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Nos mères. Une histoire de l'émancipation féminine : entretien avec Christine Détrez

Publié le 22/02/2021
Auteur(s) : Christine Détrez
Anne Châteauneuf-Malclès
Que voulait dire être une femme dans les années 1960 ? Comment devenait-on une institutrice quand on était issue d'un milieu populaire ou bourgeois ? De quelles façons les jeunes femmes de cette époque ont-elles résisté au quotidien pour tenter de se libérer des carcans traditionnels et reprendre possession de leur corps et de leur destin ? Nos mères, le livre de Karine Bastide et de Christine Détrez, retrace les différentes voies de l'émancipation féminine à un moment charnière, avant l'éclosion du MLF, à travers les trajectoires singulières de deux femmes « ordinaires » : Huguette et Christiane, les mères respectives des deux autrices.

Christine Détrez et Karine Bastide ont publié Nos mères. Huguette, Christiane et tant d'autres, une histoire de l'émancipation féminine, aux Éditions La Découverte en septembre 2020 (coll. L'Ǝnvers des faits).

Christine Détrez est professeure de sociologie à l'ENS de Lyon et directrice du Centre Max Weber. Ses recherches portent sur la sociologie de la lecture, de la culture et du genre. Elle est la fille de Christiane.

Karine Bastide est professeur d'histoire-géographie dans le secondaire et titulaire d'un M2 études de genre. Elle est la fille d'Huguette.

Présentation de l'ouvrage « Nos mères »

couverture du livre Nos mèresNos mères est le fruit d'une enquête croisée née d'une rencontre en 2015 entre la sociologue Christine Détrez et l'historienne Karine Bastide. La première ne savait rien sur sa mère disparue accidentellement à vingt-six ans, alors qu'elle-même n'avait que deux ans. La seconde détenaient des malles remplies d'archives de sa mère, décédée depuis plus de quinze ans, qu'elle n'avait jamais osé ouvrir. D'archives en entretiens, cette enquête les a menées aux quatre coins de la France ainsi qu'en Tunisie. Christine Détrez nous raconte dans cet entretien comment cette enquête passionnante et originale a vu le jour et comment les autrices ont recomposé deux vies, celles de leurs mères, Huguette née en 1941 et Christiane née en 1945, toutes deux institutrices, grâce à la richesse et la diversité des matériaux trouvés et réunis. Elle nous explique aussi pourquoi leur démarche s'inscrit clairement dans les sciences sociales. En levant en sociologue et en historienne des secrets de famille, elles ont retracé à partir de ces deux trajectoires singulières, socialement différenciées, une époque et une génération de femmes. L'ouvrage dessine ainsi le portait de toute une génération de femmes qui grandit dans les années 1960, entre contraintes et résistances, et qui prépare l'émancipation féminine en empruntant des voies différentes. Il permet d'appréhender très concrètement les conditions d'émergence d'une capacité à agir émancipatrice (agency) à l'échelle individuelle, en aménageant des espaces de liberté, puis à l'échelle collective à travers un « agir féministe » plus militant (Achin, Naudier, 2013).

Entre sociologie, histoire et littérature, ce livre apporte un éclairage, de manière très incarnée, sur la condition de la femme dans les années 1960. Très accessible, bien écrit et habilement construit, il est tout à fait adapté à un lectorat de lycéens et lycéennes. Il permet d'illustrer de nombreux thèmes présents dans les programmes de SES : la socialisation, primaire et secondaire, le contrôle social et la transgression des normes, les classes sociales, les rapports sociaux de genre, la mobilité sociale, les transformations du système scolaire et l'action de l'école sur les destins individuels, les ressorts sociaux de l'engagement militant… auxquels on peut ajouter la question de l'égalité hommes-femmes et la défense des droits des femmes abordées en Enseignement moral et civique au lycée.

Autre mérite de la lecture de ce livre, Nos mères témoigne de ce qu'est le travail du sociologue en actes et de l'engagement à la fois scientifique et émotionnel du chercheur et de la chercheure, en racontant l'enquête elle-même, sur près de cinq ans, avec ses surprises et ses « miracles » – par exemple quand l'historienne Marine Rouch a permis de retrouver à la BNF les lettres écrites par Huguette à Simone de Beauvoir –, ses coïncidences et ses déceptions, et toutes les rencontres qu'elle a permises, les liens qu'elle a créés. Ce récit donne ainsi l'image d'une sociologie vivante emportant les chercheures dans un véritable travail de détective, pour retrouver les traces d'une femme disparue et d'une vie oubliée, les anciens collègues coopérants et coopérantes de Christiane, des militantes qui auraient pu connaître Huguette, etc. L'ouvrage montre encore comment on peut faire de la sociologie avec de l'intime, à partir d'études de cas, de micro-histoires, en les documentant et en les replaçant dans l'histoire sociale et l'expérience collective.

Enfin, Nos mères s'inscrit dans les études de genre dont l'une des ambitions est de donner de la visibilité aux femmes effacées de l'histoire, qu'elles soient « ordinaires » ou d'exception, artistes, scientifiques, intellectuelles… (Détrez, 2016).

Présentation sur le site de l'éditeur (avec un extrait de l'ouvrage)

L'entretien avec Christine Détrez

1) Genèse de l'enquête et objet du livre
2) Les différents matériaux de l'enquête
3) La démarche méthodologique : « Penser par cas »
4) Les parcours de deux institutrices dans le contexte des années 1960
5) La « fabrique des institutrices » à l'École normale
6) Ruses et résistances des élèves de l'École normale de filles
7) La construction d'une conscience féministe
8) L'expérience de la coopération
9) La condition des femmes dans les années 1960
10) La lutte des femmes pour la réappropriation de leur corps et de leur sexualité
11) Les hommes face au désir d'émancipation des femmes
12) La place de l'intime et des émotions dans la recherche en sciences sociales

1) C'est en cherchant des traces de votre mère disparue accidentellement quand vous étiez toute petite, sur laquelle vous ne saviez rien, qu'est né le projet à l'origine de Nos mères. Comment cette énigme familiale s'est transformée en enquête biographique sur vos mères, Huguette et Christiane, et de de fil en aiguille en enquête sociologique et historique sur toute une génération de femmes ?

Le point de départ de l'enquête a été la rencontre avec Karine Bastide, vraiment par hasard, dans une librairie lyonnaise, la librairie Ouvrir l'œil, où je présentais un livre de sociologie, Quel genre ?. Karine, qui assistait à la présentation, est venue me voir à la fin. Au cours de la discussion, elle me parle d'un roman que j'avais écrit il y a des années, Rien sur ma mère, et me dit : « Vous n'avez rien, moi c'est le contraire : j'ai trop sur ma mère ! ». J'apprends alors que sa mère, Huguette, avait été institutrice, institutrice d'« école-taudis » en Lozère, et militante, qu'elle avait publié des articles dans Les Temps Modernes et un livre aux éditions Mercure de France, qu'elle avait écrit d'autres livres non publiés dont il restait les manuscrits, et puis qu'elle avait entretenu une longue correspondance avec Simone de Beauvoir. Après avoir lu Institutrice de village (Bastide, 1969), il m'a semblé que peut-être, à partir de toutes les archives que possédait Karine sur la vie de sa mère, je pourrais éclairer la vie de la mienne, Christiane, qui était de la même génération, également institutrice de province, mais sur laquelle je ne savais absolument rien. Le projet initial, autour de ce pari en quelque sorte, était sans doute plus littéraire ou romancé que sociologique. Mais au fur et à mesure de son avancement, il est apparu que le déséquilibre entre « tout » et « rien » n'était pas tenable et qu'on ne pouvait pas se contenter des archives de Karine. Et puis les discussions et les lectures ont permis au projet d'évoluer. Jacques Walter, rencontré à l'occasion d'un colloque, m'a dit que l'administration gardait des traces de tous les individus – il m'a parlé notamment des enquêtes sur les juifs assassinés pendant la Shoah (Mendelsohn, 2007 ; Jablonka, 2012) – et m'a incitée à faire des recherches dans les archives. Aller consulter les archives ne m'était pas du tout familier en tant que sociologue plus habituée au travail par questionnaires ou entretiens. Je ne savais pas où chercher, mais j'ai fini par trouver. J'ai trouvé beaucoup d'éléments sur la vie de ma mère, et surtout sur toutes les filles qui étaient dans sa classe à l'École normale, sur les jeunes femmes qui avaient fait la coopération en même temps qu'elle. Bien évidemment, pour resituer le parcours de Christiane, j'ai également lu énormément de livres de sociologie, d'histoire, et c'est ainsi que le travail s'est orienté vers la sociologie.

Donc d'une recherche très personnelle, sur qui était cette femme qui a été ma mère, très vite s'est opéré un glissement vers une enquête retraçant toute l'histoire d'une génération à une époque charnière, à partir des destins de deux femmes ordinaires qui étaient nos mères. Cette génération c'était celle des femmes nées dans les années 1940, qui entrent dans la vie adulte dans les années 1960, mais qui ne participent pas à mai 68, parce qu'elles sont un peu trop âgées, ou un peu trop provinciales, et qui, en même temps, en cherchant à se libérer des carcans traditionnels, préparent en fait l'émancipation féminine.

2) Quels sont les différents matériaux d'enquête qui ont été rassemblés, analysés et exploités pour réaliser cette enquête ?

Au début de l'enquête, nous avions déjà à disposition toutes les archives d'Huguette que possédait Karine Bastide : la correspondance avec Simone de Beauvoir, toute la partie féministe de la bibliothèque d'Huguette dont Karine avait hérité, les cahiers d'école d'Huguette lorsqu'elle était petite, une correspondance avec un journaliste, les courriers des lecteurs reçus à la parution du livre d'Huguette et des coupures de presse, rangés dans des classeurs, des albums photos, etc. Et dans une malle se trouvait une pile de manuscrits écrits par Huguette, qui n'ont jamais été publiés et que Karine n'avait jamais lus.

Il a fallu lire tous ces matériaux, les contextualiser, les interroger avec des questions historiques et sociologiques, bref les « faire parler », et aussi les compléter car, par exemple, de la correspondance avec Simone de Beauvoir, nous n'avions que les lettres de Simone. Grâce à Marine Rouch, qui fait une thèse en histoire autour des correspondantes ordinaires de Simone de Beauvoir [1], dirigée par Sylvie Chaperon, nous avons retrouvé dans le fonds de la BNF les lettres écrites par Huguette. Nous avons donc pu reconstituer toute la correspondance, qui est reproduite dans l'un des chapitres du livre. Cette correspondance et les manuscrits ont été une véritable manne pour retracer la trajectoire d'Huguette.

Pour retracer celle de Christiane, nous n'avions rien, tout était à construire. Il a donc fallu entreprendre un travail de recherche dans les archives. L'enquête de la journaliste Clara Beaudoux (2016), Madeleine Project [2], m'avait donné l'idée de m'adresser aux Archives Départementales du Nord. J'y ai retrouvé le dossier d'institutrice de ma mère. Cela m'a permis d'obtenir les premiers éléments biographiques et d'avoir le déroulé de sa courte carrière d'institutrice. J'ai poursuivi mes recherches dans les archives de l'ancienne École normale des filles (E.N.F.) de Douai, où ma mère avait été élève interne dans les années 60, et enfin à Sfax en Tunisie dans le collège où elle avait enseigné entre 1967 et 1971, jusqu'à son décès. J'ai pu consulter le dossier scolaire de ma mère à l'École normale, mais également les dossiers de la centaine d'élèves de sa promotion. J'ai donc retrouvé tous les bulletins de Christiane, durant ses quatre années d'École normale, et j'ai pu les confronter aux bulletins des autres filles de sa promotion. Les dossiers donnaient par ailleurs des renseignements biographiques sur chaque élève, donc des indications sur la situation sociale des familles. Ils comprenaient aussi des lettres échangées entre les parents et la directrice (qui conservait tous ses brouillons), des comptes rendus de conseils de discipline, etc. Tout cela m'a permis de retracer la vie quotidienne de ces jeunes filles. À Sfax, j'ai retrouvé la liste des anciens et anciennes collègues de ma mère.

Ensuite, ce fut un véritable travail de détective pour retrouver les anciennes copines de promotion de ma mère, ainsi que les coopérantes et coopérants français qui avaient pu la connaître, afin de pouvoir réaliser des entretiens et d'avoir des témoignages de femmes de sa génération. Grâce à l'Amicale des anciennes élèves de l'E.N.F., le site trombi.com, les réseaux sociaux, Google Maps, j'ai retrouvé plusieurs camarades de classes de Christiane, des collègues et des coopérants partis à Sfax à la même époque. Pendant que je me rendais dans le Nord, puis en Tunisie et que je sillonnais la France pour recueillir des témoignages d'enseignantes et enseignants coopérants, Karine est retournée en Lozère et a complété les archives de sa mère par des entretiens avec d'anciennes copines ou élèves d'Huguette. C'est grâce à Lucile Ruault, qui avait soutenu une thèse sur le MLAC, le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception, que nous avons pu retrouver une adhérente du MLAC qui avait milité avec Huguette. Tout ceci pour dire à quel point la dimension collective de cette enquête a été importante : les rencontres, les conseils, l'aide de jeunes chercheuses, d'archivistes, les anciennes copines retrouvées…, tous les liens qui se sont créés ont permis à l'enquête d'exister.

3) Votre livre retrace le destin singulier de deux femmes « ordinaires ». Comment faire de la sociologie à partir de cas particuliers, de biographies d'individus ?

Je me suis beaucoup servi d'un article de Jean-Claude Passeron et Jacques Revel (2005), qui s'appelle « Penser par cas », dans lequel ils expliquent qu'un cas singulier devient un cas sociologique quand on investit la singularité d'une micro-histoire d'un ensemble de lectures et de questions, quand on l'insère dans une problématique sociologique. Notre démarche n'est pas biographique ou généalogique : il ne s'agit pas de raconter la vie de Christiane ou d'Huguette, mais de replacer leur trajectoire individuelle dans l'histoire de la société, de comprendre leurs moyens d'actions et leurs orientations biographiques grâce à l'analyse sociologique, et, à travers ces exemples-là, de comprendre une génération. Le fait d'éclairer ces histoires singulières par des études de sociologie, d'histoire, et de les documenter par les dossiers scolaires des copines de promotion, les témoignages des anciennes pensionnaires de l'E.N.F., des anciens collègues ou élèves, cela permet justement de passer de la singularité au cas sociologique. De l'histoire de deux femmes à une réflexion sur leurs moyens d'émancipation dans un contexte qui était celui des femmes des années 60.

Croiser ces deux trajectoires-là était aussi intéressant sociologiquement car Christiane et Huguette sont issues de milieux sociaux très différents et sont passées par une socialisation au métier d'institutrice très différente. C'était presque une expérience de laboratoire où l'on observait deux petites filles qui naissent à peu près au même moment, deviennent institutrices toutes les deux, mais qui n'ont pas les mêmes capitaux culturels et économiques, les mêmes socialisations, et qui par conséquent ont des façons de réagir et de s'émanciper très différentes.

4) Christiane et Huguette deviennent toutes deux institutrices dans les années 1960. Mais, vous l'avez dit, elles sont issues de milieux sociaux différents et elles entrent dans ce métier par des voies différentes. Quel sens prend cette orientation professionnelle, puis l'exercice de ce métier, dans la trajectoire des deux jeunes filles ?

Couverture du livre "Institutrice de village"Christiane est l'exemple même de l'ascension sociale permise par les Écoles normales d'instituteurs et d'institutrices dans les milieux populaires. Ces écoles, qu'on appelait aussi les « écoles normales primaires », accueillaient des enfants principalement de milieu populaire pour les former au métier d'instituteur et pour qu'ils éduquent par la suite les enfants de ce même milieu. À cette époque, l'enseignement était encore très cloisonné entre le primaire d'un côté et le secondaire, réservé à une minorité, de l'autre. Dans les années 1950, au cours complémentaire, les meilleurs et meilleures élèves pouvaient refaire une troisième spécifique pour préparer le concours d'entrée à l'École normale. Après leur réussite au concours, ils et elles rentraient en seconde, passaient le baccalauréat en première et en terminale, et terminaient par une année de professionnalisation. C'était la « voie royale » pour devenir instituteur et institutrice, celle qu'a faite Christiane et les filles de la promotion 1961-1965, comme beaucoup d'enfants de milieu populaire ayant de bons résultats à l'école. La plupart des élèves-maîtres et maîtresses étaient internes, donc logés, blanchis, nourris. Ils bénéficiaient d'un confort auquel ils n'avaient souvent pas accès dans leurs familles (une chambre individuelle, une salle de bain, etc.) et touchaient un traitement la dernière année. Pour les filles, c'était un moyen d'échapper à l'usine ou au foyer. Les instituteurs et institutrices se mariaient aussi beaucoup entre eux et ces stratégies matrimoniales étaient entretenues par l'institution. Pour ces enfants d'ouvriers ou d'employés, faire l'École normale représentait donc une véritable promotion sociale.

Huguette, paradoxalement, alors qu'elle vient d'un milieu social beaucoup plus favorisé, plus intellectuel que Christiane, ne va pas suivre la « voie royale » pour devenir institutrice. Scolarisée au lycée, comme beaucoup d'enfants des classes supérieures, elle se retrouve enceinte à 19 ans et se marie. Contrainte de travailler, elle entre dans le métier après le bac en tant que remplaçante, à 21 ans, sans passer par les écoles normales. Elle se forme donc sur le tas et se retrouve en plus dans ce qu'on appelle les écoles-taudis, en Lozère, des écoles rurales insalubres et délabrées, sans eau courante ni toilettes, mal chauffées, etc. Ces conditions de vie et d'exercice inimaginables à la fin des années 1960 sont décrites dans Institutrice de village, le livre qu'elle publie chez Mercure de France. L'entrée dans le métier n'est donc pas du tout vécue comme une réussite sociale par Huguette qui n'a pas été habituée à la misère. Mais, comme « les princesses de l'enseignement primaire » décrites par Francine Muel-Dreyfus (1983), ces institutrices de la fin du XIXe siècle fortement dotées en capitaux sociaux et intellectuels qui se retrouvent nommées dans des territoires très ruraux, Huguette va se réfugier dans la lecture et l'écriture. Elle pourra alors mobiliser ces ressources pour oser écrire à Simone de Beauvoir.

5) Comment s'opèrent la socialisation des jeunes filles et la « fabrique des institutrices » à l'École normale ?

La fabrique des institutrices à l'École normale passe bien évidemment par l'inculcation de savoirs et de manières d'enseigner, qu'on n'a pas traitées dans le livre. Mais c'est aussi – et c'est ressorti de manière frappante à l'analyse des bulletins – la fabrique d'un corps, c'est-à-dire un modelage par des jugements scolaires de la façon de parler, de se tenir, de se comporter, de se présenter, des futures institutrices. Par exemple, sur les bulletins de ma mère, il est noté qu'elle « affecte une vulgarité de langage qui ne convient pas au métier qu'elle veut faire », qu'elle est « trop impulsive », « toujours agitée », « beaucoup trop puérile pour son âge », qu'elle doit être « plus calme et plus réfléchie », qu'elle « se tient et se présente mieux, mais doit contrôler son comportement en classe », etc. C'est en dépouillant tous les bulletins de la promotion que je me suis rendue compte que Christiane n'était pas spécialement nerveuse, vulgaire, négligée ou désordonnée, puisqu'on retrouve dans les bulletins de la plupart des jeunes filles les mêmes injonctions et reproches sur la tenue, la coiffure, le langage ou l'attitude. Ce qu'on exige d'elles est en fait très complexe. C'est un entremêlement de catégories de jugements différentes sur les façons d'être : il faut savoir s'exprimer sans être vulgaire, ne pas être trop timide mais ne pas parler trop fort, ne pas se mettre en colère, être dynamique sans être turbulente…

Il s'agit en fait, par ce dressage des corps, ce façonnage des attitudes et des caractères, de détacher les élèves de leur milieu d'origine et des socialisations propres à celui-ci, pour en faire des institutrices non seulement instruites, mais qui ont une tenue, un langage, une moralité exemplaires. Cela rejoint les travaux de la sociologue Yvette Delsaut (1992) sur la formation des maîtres dans les Écoles normales (elle était elle-même une ancienne élève de l'École normale de Douai, tout comme d'ailleurs la mère de Marguerite Duras, Marie Donnadieu). Elle explique dans La place du maître que les instituteurs et institutrices doivent apprendre à « tenir leur place » de représentants de la République face aux élèves et aux parents, lorsqu'ils vont retourner auprès des enfants de milieu populaire pour enseigner.

L'apprentissage des « bonnes manières », des bonnes tenues, etc. se double d'injonctions à l'effort, au travail, et aussi d'une socialisation à la culture. Par exemple, les anciennes normaliennes que j'ai interrogées se souviennent d'être allées souvent au ciné-club et au théâtre. En travaillant sur le « Code Soleil », qui était un manuel du savoir enseigner qu'on distribuait aux instituteurs et institutrices, on retrouve ces différentes dimensions dans les attendus et les exigences de la profession : l'effort, la maîtrise de soi, la tenue irréprochable, la moralité, et un bagage culturel suffisant. Cela m'a fait penser à l'analyse que fait Norbert Elias (1969) des manuels de savoir-vivre destinés à éduquer les individus à la Renaissance. Si on dit tellement aux jeunes filles qu'elles ne parlent pas bien, qu'elles sont mal coiffées, etc., c'est bien qu'il y a quelque chose à corriger. C'est donc une socialisation accélérée, à marche forcée, et par conséquent très explicite, par inculcation, puisque les élèves n'ont que quatre ans pour changer.

6) Quelles formes de résistance les jeunes normaliennes opposaient-elles au contrôle social très fort exercé par l'institution scolaire, qui passait par les jugements scolaires, les courriers envoyés à la famille, et bien-sûr le règlement très strict de l'internat ?

Les Écoles normales de filles (E.N.F.) étaient parfois nommées des « couvents laïcs » du fait de la vie en internat, organisée par un règlement très strict, avec beaucoup de discipline. À Douai, à l'époque de la promotion 1961-1965, le règlement imposait l'extinction des feux à 22 heures, des sorties très limitées – deux heures le jeudi après-midi et les week-ends sur autorisation –, les études surveillées, les corvées de balayage, le port de la blouse, l'interdiction d'avoir un transistor dans sa chambre, etc. Et puis, il y avait la surveillante générale Mademoiselle Brisville, qui surveillait les pensionnaires, les guettait. Mais, même si ces écoles n'étaient pas des « institutions totales » au sens de Goffman (1968), car les jeunes filles pouvaient un peu sortir, les résistances et entorses au règlement étaient bien présentes.

Les normaliennes que j'ai interrogées m'ont raconté toutes les ruses et astuces qu'elles employaient pour contourner les règles ou les aménager, les espaces et moments où la tension pouvait être un peu relâchée, les histoires d'amour aussi. C'était par exemple les réunions en cachette après les cours, pour écouter Salut les copains, ou le fait de « piler », c'est-à-dire de lire sous sa couverture avec une lampe de poche. Certaines apportaient des résistances pour faire chauffer de l'eau et boire du nescafé (accusé de rendre les adolescentes trop nerveuses), alors que c'était interdit. Les rencontres avec les garçons étaient aussi proscrites, mais l'E.N.F. de Douai était située entre l'École normale des garçons et la caserne, et filles et garçons se retrouvaient le jeudi après-midi, parfois au café à proximité, Chez Rémy. Ma mère a rencontré mon père, également normalien à l'époque, dans ce café. C'était un véritable jeu du chat et de la souris entre les surveillantes et les jeunes filles. Par exemple, il existait un cinéclub dans chacune des écoles. Filles et garçons voyaient le même film et au moment de se passer la bobine, ils s'échangeaient en même temps une trousse pleine de mots d'amour. Ou encore, celles et ceux qui allaient en cours d'allemand, le seul cours mixte des deux écoles, étaient chargés de faire les facteurs pour les autres. Il y avait parfois des histoires d'amour plus inavouables à l'époque, entre certaines filles, clairement réprouvées par l'institution. Les entretiens et les correspondances avec les familles témoignent également de transgressions ultimes : des pensionnaires rentrées complètement ivres à l'internat, des filles qui tombent enceintes… entrainant conseils de disciplines et sanctions allant jusqu'à l'exclusion. Mais la résistance quotidienne à l'autorité se faisait surtout par toute une série de petites ruses avec les contraintes imposées, plutôt que par des transgressions ou des rébellions, comme l'a notamment observé Boris Gobille, dans une analyse du journal intime de quatre lycéennes internes au tournant des années 1960 [3].

7) Huguette fait quant à elle l'expérience du déclassement social et d'autres contraintes, notamment des conditions matérielles de vie et d'enseignement très dures. Elle souffre aussi de l'enfermement dans le mariage et la vie domestique. Comment vont se manifester sa résistance et sa révolte ?

Huguette va effectivement tenter de résister aux contraintes liées à l'exercice de son métier et à sa condition de femme. Sa résistance passe par la lecture, l'écriture, et finalement le militantisme. La correspondance entretenue avec Simone de Beauvoir sur pratiquement vingt ans va jouer un rôle extrêmement important dans son parcours.

couverture de la revue "Les Temps Modernes" 1965Cette correspondance témoigne d'abord des effets de la lecture et de son rôle pour exister et résister à l'adversité [4]. La lecture des livres de Simone de Beauvoir permet à Huguette de s'évader d'un quotidien qu'elle trouve étriqué, misérable, dans ces villages de Lozère très traditionnels, de s'évader aussi d'une France gaulliste dans laquelle elle étouffe, d'un métier qu'elle n'aime pas. Elle nourrit aussi sa révolte contre son éducation bourgeoise. Ainsi, dans la première lettre adressée à Simone de Beauvoir, en 1968, elle écrit : « vos livres m'ont arraché une espèce de peau épaisse qui collait à moi ». Les lectures continuent de l'accompagner lorsque grandissent les frustrations de la vie domestique et que sa condition d'épouse et de mère lui pèse. Dans l'un de ses articles, « Une si jolie petite boîte… » (Astruc, 1976) [5], Huguette fait une métaphore autour du tablier de cuisine arraché par la femme – comme sur la publicité de Moulinex qui est reproduite sur la couverture du livre –, mais dont les cordons invisibles continuent à claquer autour de son cou, de sa tête, pour lui rappeler qu'elle reste ligotée, coincée dans les tâches et les routines du quotidien.

La correspondance avec Simone de Beauvoir va l'aider à se projeter et surtout l'écrivaine va l'encourager à écrire. Dès sa première lettre, dans laquelle Huguette lui raconte sa condition, Simone de Beauvoir lui suggère dans sa réponse d'écrire un article. Elle le fait publier dans Les Temps modernes et l'encourage à continuer à écrire. Suivront d'autres articles et la proposition de rédiger un livre pour Mercure de France, livre qu'Huguette va dédier à Simone de Beauvoir. Ces publications vont aider Huguette à quitter la Lozère en 1971, d'abord parce que le livre est très mal reçu par les autorités locales et sa hiérarchie, et aussi parce qu'elles lui ouvrent les portes du milieu littéraire, politique et intellectuel parisien auquel elle aspire. Huguette change de métier, elle devient éducatrice et, grâce à des voisins communistes, milite au MLAC. Si ses tentatives de faire publier d'autres livres échouent par la suite, ce qui finira par tarir ses aspirations à l'écriture, sa socialisation par la lecture à la fois à l'écriture et au féminisme débouche donc sur un militantisme au MLAC. Sa « mue » s'achève par un changement de nom : elle décide de signer ses manuscrits de son second prénom et de son patronyme, Céline Astruc, pour se débarrasser de « ses échecs ». Symboliquement, c'était aussi très fort de re-choisir son identité, en écartant le prénom imposé par sa famille et le nom de son époux imposé par le mariage.

8) L'émancipation de Christiane semble, elle, avoir été favorisée par son départ à l'étranger, en 1967, pour travailler comme professeure en coopération, et par une nouvelle socialisation, économique cette fois.

Comme beaucoup de jeunes gens de leur génération et de leur milieu, Christiane et son mari partent en coopération après leur formation à l'École normale. La coopération permettait une mobilité géographique, alors que la plupart des instituteurs et institutrices restés en France ne quittaient pas leur département d'origine. Elle permettait aussi de s'extraire de sa famille, qui exerçait encore un contrôle assez fort sur les jeunes adultes. Surtout, les coopérants et coopérantes accédaient à un niveau de vie qu'ils n'auraient jamais connu en France. Les hommes partaient souvent pour échapper au service militaire et déjà gagnaient bien plus que les professeurs tunisiens. Quand ils prolongeaient leur service de coopération en service civil, les salaires explosaient.

Gagnant donc soudain beaucoup plus d'argent, ils accèdent à des niveaux de vie et des styles de vie auxquels ils n'avaient pas été habitués. Ils pratiquent le tennis, la voile, vont à la plage, voyagent, sortent, logent dans de grandes et belles villas avec des domestiques. Malgré leurs idéaux en arrivant en Tunisie, ils cèdent à la pression d'employer des domestiques, des jeunes femmes tunisiennes qui vont gagner en fait trois fois plus que leur père, ce qui du coup était justifié à leurs yeux comme une manière de redistribuer un peu de leur salaire aux Tunisiens.

Ces jeunes issus de milieux populaires se retrouvent donc avec beaucoup d'argent, un autre mode de vie, une sociabilité différente, entre jeunes. Leurs vies étaient quelque part hors sol. La libération des mœurs est facilitée par l'éloignement de la famille et les femmes ont facilement accès à contraception, puisque la pilule était déjà autorisée en Tunisie. Libérées de contraintes matérielles, domestiques, morales, les femmes pouvaient plus aisément satisfaire leur désir d'émancipation.

9) Les expériences de Christiane et d'Huguette nous renvoient à la condition des femmes dans les années 1960, qui est une période de transition et de remise en cause de la « domination rapprochée » qui s'exerce sur les jeunes et les femmes. Qu'est-ce que la domination rapprochée et comment est-elle mise à mal dans cette société en pleine mutation, où un vent de liberté commence à souffler ?

La « domination rapprochée » est un concept qui m'a beaucoup aidée et que j'ai trouvé dans les travaux de Dominique Memmi (2008). Par domination rapprochée, elle entend des relations de domination qui s'exercent dans un même lieu souvent clos, comme l'espace domestique, entre des personnes qui vivent toujours ensemble, avec une proximité physique et une emprise du dominant sur le corps des dominés. La domination rapprochée caractérise les relations des enfants à leurs parents, des épouses à leur mari, ou des domestiques à leurs maîtres au temps des domestiques « dormants », qui logeaient dans les maisons de leurs employeurs. Dominique Memmi montre que cette domination rapprochée est ébranlée au début-milieu des années 1960 : les jeunes, les femmes revendiquent le droit de sortir, de parler, de travailler, etc. On voit apparaître des espaces de parole, comme « Allo Ménie », l'émission de Menie Grégoire sur RTL, qui en même temps est une fenêtre terrible sur ce que vivaient les femmes. À la radio et dans les lettres que la journaliste reçoit, les femmes racontent la peur de se coucher le soir, les rapports sexuels imposés, les grossesses à répétition, la difficulté à éprouver du plaisir… des sujets jusque-là éminemment tabous. Les courriers des lecteurs des magazines, de la presse féminine, sont d'autres lieux d'expression de la parole des femmes.

Tout comme l'émission Salut les copains pour les jeunes, ces espaces permettent, selon Dominique Memmi, de désingulariser l'expérience des femmes, d'en faire l'expérience d'une « classe de sexe » et non de l'individu. C'est aussi le cas lorsque Simone de Beauvoir reçoit des milliers de lettres de femmes dans les années 1960, dans lesquelles les lectrices se confient à l'écrivaine, témoignant de leur détresse, de leur solitude, d'un quotidien étouffant. L'abondance des lettres reçues s'explique, comme le montrent les travaux de Marine Rouch (2020), par la proximité que les femmes ressentent à l'égard de l'écrivaine. Elles trouvent dans les écrits de Simone de Beauvoir une justification des questions qu'elles se posent. De la même façon, Annie Ernaux raconte comment la lecture du livre Le Deuxième sexe, en dévoilant la condition des femmes, l'a aidée à se situer en tant que femme et à sortir du désarroi dans lequel elle se trouvait. Quand les femmes comprennent qu'elles ne sont pas les seules à vivre ce qu'elles vivent, qu'elles ne sont pas les seules à trouver que ça n'est pas normal, en qu'en plus elles sont de plus en plus diplômées, alors ça commence à craquer. Et très concrètement, pour Christiane ou pour Huguette par exemple, le fait d'avoir une autonomie financière leur permet à un moment d'envisager de partir, de divorcer, ce qui n'était pas forcément le cas auparavant.

L'analyse de « L'Univers de la femme » dans le livre apporte un éclairage sur les paradoxes de cette époque et l'ambiguïté des discours sur la « femme moderne » dans les années 1960.

Tout à fait. L'Univers de la femme est une encyclopédie de 600 pages publiée en 1965 qui connut un grand succès commercial et qui se présente comme moderne, féministe. On y voit que certaines choses ont effectivement changé et ne peuvent plus être remises en cause. C'est le cas du travail des femmes. Leur participation au marché du travail et leur indépendance financière sont présentées comme indispensables pour l'épanouissement des femmes, de leur couple, et même des enfants (grâce à l'expertise de pédiatres, etc.). L'encyclopédie prend aussi parti pour l'autorisation de la contraception dont la vente n'est pas encore autorisée. La maternité choisie et une plus grande liberté sexuelle, dans le cadre conjugal, sont un autre facteur de bien-être des femmes.

Mais, en même temps, le rôle traditionnel de la femme n'est pas remis en cause : tout en travaillant, la femme doit rester belle, élégante, mesurée, elle doit se marier, avoir des enfants et assumer les tâches domestiques. C'est le double travail de la femme dans toute sa splendeur et la solution n'est pas du tout de revendiquer un partage des tâches, mais de mieux s'organiser et de s'équiper en appareils électroménagers grâce au progrès, et grâce au crédit. L'encyclopédie conseille d'appliquer les principes de la science ergonomique et de l'OST aux tâches domestiques, en fournissant une multitude de modes d'emploi. Il faut rationaliser l'espace : ranger sa cuisine de manière à éviter les allées et venues, etc.. Il faut rationaliser son temps, par exemple profiter que les pommes de terre cuisent pour faire sa vaisselle et commencer à repasser ses napperons. Mais le temps ainsi libéré, par une meilleure organisation, ou par le recours à l'électroménager comme l'indique le slogan publicitaire « Moulinex libère la femme », n'est pas un temps véritablement pour soi. C'est un temps libéré pour accomplir d'autres tâches. Et même quand il sert à prendre soin de soi, c'est toujours pour être belle et apprêtée pour plaire à son mari.

On perçoit donc bien dans cette encyclopédie toutes les injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes dans les années 1960 et le décalage qui pouvait exister entre leurs aspirations et le maintien de leur assignation à leur rôle traditionnel.

10) Un enjeu important de l'émancipation des femmes de cette génération a été la réappropriation de leur corps et de leur sexualité. Comment s'exerce l'emprise sur le corps des femmes et comment Christiane et Huguette tentent, chacune à leur manière, de résister au contrôle de leur corps et de leur sexualité, de décider que leur corps leur appartient ?

Le contrôle du corps des femmes s'exerce par les parents, les maris et les médecins. La réticence de nombreux médecins à délivrer des moyens de contraception était connue, mais c'est vraiment ressorti dans les entretiens. Plusieurs femmes que nous avons interrogées, nées dans les années 1945, nous ont raconté combien les gynécologues les avaient découragées à l'époque de prendre la pilule, soit en énumérant toutes une liste d'effets secondaires terribles, soit en sous-entendant qu'elles avaient des vies dissolues si elles souhaitaient prendre la pilule. Une partie du corps médical porte encore à l'époque un jugement très moral sur les femmes qui veulent contrôler leur fécondité, même lorsqu'elles sont mariées. Il ne suffisait donc pas que la loi sur la pilule soit votée [6] pour qu'elle rentre dans les mœurs.

Le contrôle s'exerce aussi bien entendu par les proches. Huguette et Christiane ont eu une éducation très rigide et se sont mariées jeunes. Elles vont chercher à s'émanciper de cette domination rapprochée et décider, chacune à leur façon, de se réapproprier leur corps. Quand Huguette tombe enceinte au lycée, ses parents lui proposent d'avorter en Angleterre. Mais elle résiste et se marie, pour échapper à un contrôle familial extrêmement pesant. Elle avorte plus tard par choix, en 1972, et milite, comme je le disais, pour le droit à l'avortement dans le cadre du MLAC. Son combat prend alors un sens collectif.

Christiane était sans doute moins politisée et moins socialisée au féminisme qu'Huguette, mais elle décide aussi que son corps lui appartient. Quand j'ai fait un entretien avec mon père, après des années de silence sur ma mère, il m'a appris que Christiane s'était fait faire une ligature des trompes à Sfax, juste après la naissance de leur deuxième enfant en 1970. Il m'a affirmé que c'était sa décision, mais que cette opération avait ensuite changé son comportement, elle l'avait rendue un peu « folle » : elle était devenue trop extravertie, elle riait trop fort, et surtout, toujours selon lui, elle s'était mise en tête de divorcer. Elle aurait même fait une tentative de suicide parce que mon père refusait le divorce. Ce jugement, penser qu'une ligature des trompes pouvait avoir un effet psychique et un effet sur la morale des femmes, aurait aussi été exprimé par le père de Christiane.

Le droit à disposer de leur corps comme elles veulent, c'était aussi, pour ces femmes qui étouffent dans le mariage, de pouvoir avoir des aventures extraconjugales. Si Huguette parle effectivement d'une relation dans sa correspondance avec Simone de Beauvoir, pour Christiane on n'en n'a pas la certitude, même si elle l'a affirmé à son mari. Peut-être l'avait-elle fait pour qu'il la laisse partir, puisque le divorce par consentement mutuel n'existait pas encore. Dans tous les cas, on voit bien que Christiane et Huguette, insatisfaites de leur vie conjugale, cherchent à sortir de la mainmise des hommes sur leur destin.

11) Le dernier chapitre du livre est consacré aux hommes, aux maris de vos mères, et à tous les époux des femmes qui ont tenté de s'émanciper à cette période. Comment analysez-vous leurs réactions : l'incompréhension, le ressentiment, la colère, le silence…, face aux souhaits et aux décisions de leur épouse ?

C'était très important pour nous de faire un chapitre sur les hommes pour expliquer sociologiquement leurs réactions, de la même façon que nous l'avions fait pour les trajectoires d'Huguette et Christiane. Vu de l'extérieur, il serait facile de les condamner en s'en tenant aux seuls faits : le silence de mon père qui n'avait jamais voulu parler, à mon frère et à moi, de notre mère après sa mort, qui l'avait effacée de la mémoire familiale, les réactions violentes de Gaby, le mari d'Huguette, quand il a appris qu'elle avait eu une aventure, et qui demande le divorce pour se venger. On pourrait en faire une interprétation psychologique, y voir de la fierté, de l'orgueil. Nous avons essayé de comprendre ces réactions, sans les juger, en les replaçant dans une perspective de sociologie du genre. Les hommes, comme les femmes, sont en effet pris dans des normes de genre. Ils ont été socialisés à la virilité, et, comme Gaby et Jean-Luc viennent de milieu populaire, ils ont des représentations très traditionnelles de la virilité. C'est aussi la première génération d'hommes qui est confrontée au désir d'émancipation de leurs femmes. Des femmes qui investissent massivement le marché du travail, et qui, dans ce cas de nos mères, toutes les deux, disent à leur mari qu'elles veulent divorcer, qu'elles veulent partir, alors que le couple a des enfants en bas âge. Les hommes sont donc déstabilisés car ils n'ont pas été préparés à tout cela, à une remise en cause de leur place et de leur rôle : être le mari qui décide, le père qui dirige la famille. Et comme ils ont intériorisé qu'être un homme c'est ne rien dire, comme ils n'ont pas appris à exprimer leurs sentiments et leur souffrance, ils se réfugient dans le silence ou la colère.

12) Cette enquête pose aussi des questions épistémologiques, sur la place de l'intime et des émotions dans la recherche en sciences sociales. Peut-on enquêter sur un cas aussi proche – sa mère, sa famille –, sur un sujet très intime et douloureux ? N'est-ce pas contraire au principe de neutralité axiologique ? Les émotions et la subjectivité du ou de la sociologue peuvent-elles avoir une place dans leur travail ?

Ce sont des questions très importantes lorsqu'on fait de la sociologie avec de l'intime. D'abord, aussi bien les travaux des Cultural Studies que les études féministes ont beaucoup interrogé l'existence supposée d'une neutralité axiologique qui serait articulée à certains sujets mais pas à d'autres. La neutralité axiologique est en fait à construire en permanence : pour tout objet d'étude, chaque sujet chercheur devrait s'obliger à faire ce travail d'objectivation, qu'il ait un lien intime, personnel avec cet objet ou pas. C'est donc à mon avis une vigilance à avoir quel que soit le sujet de recherche. Bien évidemment, on est d'autant plus vigilante que l'on travaille sur quelque chose d'aussi intime qu'une histoire de famille, car on peut vite glisser vers quelque chose de trop de personnel, qui n'est pas sociologisé, problématisé. Le fait d'écrire à quatre mains et de nous relire l'une et l'autre nous a souvent permis d'éviter de tomber dans cet écueil. Ensuite, comme je le disais, traiter un cas singulier comme un cas sociologique, grâce aux lectures, aux archives, aux entretiens, c'est aussi une façon de prendre une distance par rapport à la curiosité personnelle qu'on pouvait avoir sur le sujet.

La question des émotions renvoie à un débat très contemporain en sociologie. Dominique Memmi parle de l'emotional turn, du tournant émotionnel, dans les sciences sociales aujourd'hui pour désigner l'intérêt croissant des historiens et historiennes, des sociologues, des politistes, etc. pour les émotions. Les émotions sont devenues un objet d'étude à part entière en sciences sociales [7]. On commence aussi à réfléchir au rôle des émotions du chercheur ou de la chercheure dans leur travail, qui, comme l'explique l'historienne Françoise Waquet (2019) dans un livre récent, continuent à rester à la marge dans la production des savoirs, alors qu'elles sont omniprésentes. Une autre historienne, Arlette Farge (1989), nous a beaucoup inspirées, d'abord parce que ses travaux montrent tout l'intérêt de travailler sur « les vies fragiles », c'est-à-dire les vies de femmes et d'hommes ordinaires, et aussi parce qu'elle parle de l'émotion du travail d'archives. Par exemple, quand elle trouve un cheveu qui date du XVIIIe siècle dans un papier sorti des archives, quand elle tombe sur une note manuscrite, ce n'est plus tant le contenu de l'archive que ses marges, les traces intimes laissées sur l'objet, qui suscitent l'émotion. Nous avons ressenti la même chose quand nous avons trouvé des griffonnages et une liste de course écrite par Huguette au dos de l'enveloppe d'une lettre envoyée par Simone de Beauvoir. La lettre de cette femme illustre était brusquement replacée dans le quotidien.

L'émotion effectivement, nous avons dû l'affronter, par exemple lorsque j'ai découvert la première photo de ma mère en ouvrant un mail, lorsque Karine a lu les manuscrits de sa mère, qu'elle a retrouvé sa voix dans l'émission Radioscopie, ou que moi, j'ai découvert les intonations de ma mère dans l'imitation faite par une de ses anciennes élèves en Tunisie. Ensuite, l'enquête a pris le dessus, mais l'émotion était toujours là et elle était un moteur aussi pour avancer. Enfin, nous avons été attentives à ne pas tomber dans la facilité de l'émotion du lecteur ou de la lectrice, dans une forme de pathos que nous redoutions. Il était important pour nous que le livre soit lu – et apprécié on l'espère – pour de bonnes raisons, pas uniquement parce que c'est une histoire de filles qui parlent de leurs mères. Nous parlons de nos mères, qui ont eu des destins particuliers, c'est vrai, mais au-delà de ça, le livre témoigne de toutes Nos mères, c'est-à-dire de toute une génération.

Propos recueillis par Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.

Références bibliographiques

Achin C., Naudier D. (2013), L'agency en contexte : réflexions sur les processus d'émancipation des femmes dans la décennie 1970 en France, Cahiers du Genre, vol. 2013/2, 55, p. 109-130.

Astruc C. (1976), Une si jolie petite boîte…, Les Temps modernes, vol. 32, 365, décembre.

Beaudoux C. (2016), Madeleine Project, Paris, Éditions du Sous-Sol.

Bastide H. (1969), Institutrice de village, Paris, Mercure de France.

Delsaut Y. (1992), La place du maître. Une chronique des écoles normales, Paris, L'Harmattan.

Détrez C. (2016), Les femmes peuvent-elles être de Grands Hommes ?, Belin, coll. « Égale à égal ».

Elias N. (1969), La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy.

Ernaux A. (2001), “Le fil conducteur” qui me lie à Beauvoir, Simone de Beauvoir Studies, vol. 17, 1, novembre, p. 1-6. Texte reproduit dans le blog annie-ernaux.org.

Farge A. (1989), Le goût de l'archive, Paris, Seuil.

Goffman E. (1968), Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit (éd. originale 1961).

Jablonka I. (2012), Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, Paris, Seuil.

Memmi D. (2008), Mai 68 ou la crise de la domination rapprochée, dans Damamme D., Gobille B., Matonti F., Pudal B. (dir.), Mai-juin 68, Éditions de l'atelier.

Mendelsohn D. (2007), Les Disparus, Paris, Flammarion.

Muel-Dreyfus F. (1983), Le métier d'éducateur. Les instituteurs de 1900, les éducateurs spécialisés de 1968, Paris, Éditions de Minuit.

Passeron J.-C., Revel J. (2005), Penser par cas. Raisonner à partir de singularités, dans Passeron J.-C. et Revel J. (dir.), Penser par cas, Paris, Edition de l'EHESS.

Rouch M. (2020), Simone de Beauvoir et ses lectrices. Hypothèse d'une influence réciproque (1949-1971), Simone de Beauvoir Studies, vol. 31, 1, avril.

Waquet F. (2019), Une histoire émotionnelle du savoir. XVIIe-XXIe siècle, Paris, CNRS.

Pour aller plus loin

Détrez C. (2020), Enquêter sur l'intime : le recours aux liens faibles, in Gefen A. (dir.), Le pouvoir des liens faibles, CNRS Editions.

Détrez C., Châteauneuf-Malclès A. (2016), Entretien avec Christine Détrez autour de la notion de genre, SES-ENS [en ligne], 23 septembre.

Kunth A., Sauget S., Vidal-Naquet C. (coord.) (2021), Et nos morts ?, Sensibilités, vol. 2020/2, 8, éditions Anamosa, janvier. Revue sur Cairn.

Pavard I., Rochefort F., Zancarini-Fournel M. (2020), Ne nous libérez pas, on s'en charge. Une histoire des féministes de 1798 à nos jours, Paris, La Découverte, coll. « Sciences humaines ». Compte rendu dans Lectures.

Notes

[1] Simone de Beauvoir gardait toutes les lettres qu'elle recevait, les lettres de gens illustres comme celles des moindres lectrices. Ces lettres sont conservées depuis 1995 à la Bibliothèque nationale de France, après la donation de la fille adoptive et héritière de l'écrivaine, Sylvie Le Bon de Beauvoir (Fonds Simone de Beauvoir – Lettres reçues).

[2] Clara Beaudoux trouve des cartons, des valises remplis d'objets, de photographies, de lettres dans la cave de l'appartement qu'elle vient d'acheter. Elle découvre qu'ils appartenaient à une certaine Madeleine, que Madeleine était sans doute institutrice. Elle décide de mener une enquête pour savoir qui était Madeleine, comment elle a vécu et raconte la vie de Madeleine dans le livre Madeleine Project (Éditions du Sous-Sol, 2016).

[3] Sur l'expérience des contraintes et de la domination vécue par des jeunes filles vivant en internat dans l'institution scolaire, voir l'intervention de Boris Gobille au congrès de l'AFS à Nantes en 2013 intitulée : La relation scolaire. « Du journal intime comme ressource contre l'internat féminin au tournant des années 1950-1960 » (conférence « La domination “rapprochée” : une approche heuristique ? » sur webtv.uni-nantes.fr, 00:23:10 à 00:47:10). B. Gobille s'appuie sur le journal intime de quatre jeunes filles internes au lycée, écrit au début des années 1960, dans lequel elles racontent toutes les tactiques et ruses qu'elles déploient pour se soustraire au règlement très strict et au contrôle exercé par l'institution sur les pensionnaires.

[4] Sur les fonctions de la lecture, voir notamment Mauger G., Poliak C., Pudal B., Histoires de lecteurs, Paris, Éditions du Croquant, 2010 (1ère édition Nathan, 1999). Autres exemples de travaux en sociologie de la lecture : Janice A. Radway, Reading the Romance. Women, Patriarchy, and Popular Literature, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1984, Christine Détrez et Olivier Vanhée, Les mangados, Paris, BPI, 2012, ou encore Azar Nafisi, Lire Lolita à Téhéran, Paris, Plon, 2004.

[5] La petite boîte est une métaphore du couple et de l'espace domestique, une cage dorée en quelque sorte.

[6] La loi Neuwirth, autorisant la vente de contraceptifs pour les femmes majeures (21 ans), est votée en 1967. Elle n'est appliquée qu'en 1972. En 1974, l'âge de la majorité passe de 21 à 18 ans.

[7] Pour un aperçu des travaux fondateurs d'Arlie Hochschild en sociologie des émotions, voir La sociologie des émotions autour des travaux d'Arlie Hochschild, SES-ENS [en ligne], décembre 2017.

Crédit photo Christine Détrez : Lilia Mercklé.

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