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La peur - Histoire d'une idée politique

Publié le 26/07/2007
Auteur(s) : Olivia Ferrand
Nous proposons ici de donner à l'intention des enseignants qui souhaitent pouvoir aider les élèves dans la préparation au concours des IEP un aperçu du livre et quelques pistes pour en éclairer la lecture. Bien entendu, des élèves peuvent directement utiliser le texte ci-dessus, qu'ils sachent cependant qu'il ne s'agit pas d'un résumé mais d'une présentation, qui ajoute et retranche parfois, pour faire ressortir ce qui nous semble utile, sans toujours suivre le plan de l'ouvrage : ces quelques pages ne représentent donc en aucun cas un substitut efficace à la lecture du livre !

(voir également la description brève du livre ici)

imageSo, first of all, let me assert my firm belief that the only thing we have to fear is fear itselfnameless, unreasoning, unjustified terror which paralyzes needed efforts to convert retreat into advance. Franklin D. Roosevelt, Inaugural Address, March 4, 1933, as published in Samuel Rosenman, ed., The Public Papers of Franklin D. Roosevelt, Volume Two: The Year of Crisis, 1933 (New York: Random House, 1938), 11-16

Présentation

Dans son introduction, Philippe Braud note l'originalité du projet de Corey Robin : par rapport au paysage intellectuel français, tout d'abord, où la thématique de la peur n'est jamais véritablement traitée en tant que telle mais instrumentalisée au service de l'analyse de l'insécurité, ou de la xénophobie, figures de la peur de l'autre. Originalité dans la démarche ensuite : l'histoire intellectuelle d'une idée se combine avec celle des pratiques sociales. Philippe Braud s'interroge toutefois sur la radicalité du propos de Corey Robin : le rejet de toute utilisation de la peur pour légitimer une construction politique ne doit pas nous faire oublier que la peur peut jouer un rôle d'avertisseur parfois salutaire.

Bannir le registre de la peur des arguments utilisés pour légitimer un pouvoir est pourtant au cœur du projet de Corey Robin. C'est après avoir lu l'ouvrage dans son ensemble que l'on comprend pourquoi : la question centrale qu'il semble poser tourne en effet autour des relations entre la démocratie "modèle" américaine et les errements du Maccarthysme. Comment un pays dont les institutions et l'histoire fournissent un modèle de libéralisme politique peut-il donner naissance à un système efficace de répression des oppositions politiques ? Commencé avant le 11 septembre la rédaction de l'ouvrage s'achève après et trouve dans le Patriot Act de 2001, voté par les parlementaires américains pour lutter contre le terrorisme, une prolongation de la réflexion sur l'incompatibilité entre peur et libertés individuelles. (Consultez le texte du Patriot Act sur le site du Congrès Américain et un commentaire critique de ce texte de loi sur le site d'e-Juristes.com.)

Cette question problématique également l'explication du paradoxe contenu dans le titre : la peur y est présentée comme une idée et non comme un sentiment ou une émotion. Ce paradoxe semble renvoyer à deux thématiques qui traversent l'ouvrage : tout d'abord, la peur est une construction mise en œuvre par le pouvoir qui trouve ainsi un expédient pour assurer sa propre légitimité. La renvoyer dans le registre de l'émotion, c'est extraire cette construction du champ légitime de l'investigation politique. C'est ainsi que dans son introduction, Robin dénonce des analyses de l'acte terroriste du 11 septembre 2001 qui dénient toute dimension politique au phénomène, par exemple en faisant de Mohamed Atta un déséquilibré. En second lieu, la peur fait l'objet d'une conceptualisation par les philosophes politiques que Robin s'efforce d'analyser dans sa première partie. L'introduction caractérise tout d'abord la façon dont nous pensons la peur, comme un phénomène qui a des effets positifs - par exemple en terme de cohésion sociale - et comme un phénomène infra-politique, même si ses effets sont politiques. Ces deux aspects sont liés : ce n'est qu'en renonçant à analyser l'origine de la peur que l'on peut rendre effective l'unité politique et la cohésion que la peur doit susciter. Puis cette 'introduction s'attache à montrer quelle est l'origine de nos conceptions modernes de la peur. Dans une pensée prémoderne, la délimitation est claire entre le bien et le mal, et les philosophes voient dans la peur une auxiliaire de la morale, fruit d'une éducation qui permettra à l'homme de fuir le mal et de désirer le bien. La pensée moderne se refuse en revanche à faire de la peur l'alliée de nos convictions morales. Dans un monde où la liberté humaine est affirmée, où la société apparaît comme une construction fragile, menacée à tout instant de se déliter dans l'anomie, la peur s'enracine dans la nature humaine, encline, pour des raisons qui tiennent à la psychologie, à la culture, à sombrer dans le chaos, la violence ou l'indifférence. C'est sur "la peur de cette peur" que prend racine le "libéralisme de la peur" (selon l'expression de Judith Shklar) qui trouve les fondements d'une légitimité politique dans la volonté d'échapper au summum malum que représentent les régimes totalitaires. C'est ainsi que peu à peu nous en venons à abandonner le projet d'analyser la peur comme une construction à caractère politique. Or, lorsque nous renonçons à cela nous nous privons d'analyser la façon dont la peur fonctionne comme un instrument de coercition. Cet instrument est au service du pouvoir politique, mais aussi d'un ordre social inégalitaire que la peur - peur inspirée aux salariés par les patrons, peur réciproque que s'inspirent les classes populaires et les élites, et ici le lecteur français songera, bien que l'ouvrage ne soit pas cité au livre de Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses (1978) - contribue à maintenir.

Histoire d'une idée

La première partie du livre se présente comme une histoire intellectuelle de la peur qui met en évidence quatre jalons : Thomas Hobbes, Charles de Secondat, baron de Montesquieu, Alexis de Tocqueville et Hannah Arendt. (Les quatre liens ci-dessus renvoient aux dossiers consacrés à chacun de ces auteurs par l'Encyclopédie de l'Agora.). L'analyse que Robin présente de chacun de ces auteurs les fait voir sous un jour assez différent de leur présentation habituelle, c'est pourquoi nous renvoyons à travers quelques liens le lecteur de ce dossier à une présentation plus "conventionnelle" qui permettra à ceux qui ne sont pas familiers de ces œuvres de les situer. Soucieux de montrer en quoi les conceptions de la peur de chacun de ces auteurs sont caractéristiques d'une période historique précise, l'auteur fait fréquemment allusion à ce contexte, nous nous donc sommes efforcés de fournir au lecteur quelques liens permettant de se repérer dans ces jalons historiques.

Hobbes ou "la peur"

Rappelons en quelques mots le paradoxe pour le lecteur pressé : alors même que la pensée politique de Hobbes, partisan de la restauration monarchique, prône un pouvoir absolu, sa réflexion le conduit à fonder ce pouvoir dans un renoncement libre de chacun à son droit naturel (Léviathan- II°, chapitre 17)[1] Tout en étant absolu pour garantir sa propre stabilité, le pouvoir n'est donc plus d'origine naturelle ou divine et se fonde dans un contrat social (une présentation plus détaillée et assez fidèle de la pensée politique de Hobbes peut être consultée sur le site personnel Ledroitpublic.com) Cette pensée jette donc les bases d'une théorie moderne du pouvoir, et cherche à résoudre la difficulté nouvelle qui en résulte : comment maintenir en place un pouvoir qui ne possède plus de fondements transcendant ? La peur, nous montre Robin, fournit la réponse à cette question. C'est en cultivant la peur pour soi-même et les siens de chacun des citoyens de l'Etat-Léviathan[2]- le Léviathan est dans la bible un monstre marin de dimensions terrifiantes - que le pouvoir peut se maintenir malgré sa faiblesse objective. C'est ainsi que Hobbes dénie au citoyen - dans une certaine mesure - le droit de résister face à l'Etat-Leviathan ou qu'il cultive la fiction rationnelle d'un terrifiant Etat de nature pour entretenir la peur d'un souverain qui devient un "Etat spectral" masquant le spectacle de sa propre faiblesse. La peur constitue ainsi un sentiment positif -compatible par exemple avec la liberté et la raison (Léviathan- II° partie, chapitre 21)[3] et ressort explicite du maintien de la loi (Léviathan - II° , chapitre 21)[4]. Cette conceptualisation de la peur comme un sentiment crée de toute pièce et instrumentalisé au service du pouvoir politique va disparaître ensuite de la pensée politique moderne.

Extrait d'ouvrage [1] : Léviathan - II° partie, chapitre 17

Extrait d'ouvrage [2] : Léviathan : frontispice de l'édition de 1651

Extrait d'ouvrage [3] : Léviathan - II° partie, chapitre 21

Extrait d'ouvrage [4] : Léviathan II° partie, chapitre 21

 

Montesquieu ou "la terreur"

Le choix que fait Corey Robin de Montesquieu n'est pas anodin : en effet l'un des apports fondamentaux de L'esprit des lois est la théorie de la séparation des pouvoirs - modalité pratique du libéralisme politique que l'on cherche à fonder sur la terreur inspirée par le despote. Or cette théorie, dont les fondements se trouvent également dans l'œuvre de John Locke, est considérée comme l'une des inspirations de la doctrine constitutionnelle américaine des "checks and balances" - on pourra consulter sur le site de la documentation française une fiche sur la séparation des pouvoirs. On verra par la suite que ce système de "freins et contrepoids" fait l'objet d'une critique par Robin.

Comme le note Robin, la pensée de Montesquieu subit une évolution entre Les lettres persanes, publiées en 1721 et L'esprit des lois, publié en 1748. Au moment où sont écrites Les lettres persanes, Louis XIV est mort, et dans l'aristocratie, dont fait partie Montesquieu, la période de régence qui s'ensuit a fait naître l'espoir de partager à nouveau le pouvoir politique confisqué par l'absolutisme. Cet espoir est par la suite déçu et Montesquieu voit désormais dans la terreur despotique un trait psychologique, profondément ancré dans la nature humaine et qui au fond n'est plus redevable d'une analyse politique.

A l'inverse, Les lettres persanes - on peut lire sur la page personnelle Magister une excellente présentation de l'œuvre pour rafraîchir des souvenirs scolaires défaillants - offrent une peinture de la peur empreinte d'une épaisseur plus convaincante. Si l'argument du livre est comme chacun le sait, une satire de la société française en général et une charge contre l'absolutisme en particulier (voir la lettre 37 [5] par exemple), le personnage principal, Usbek a lui-même à l'encontre de sa maisonnée un comportement despotique. Mais Corey Robin distingue très nettement le despotisme peint dans ce roman de celui qui est décrit dans l'Esprit des Lois. En effet, c'est le caractère hiérarchisé de la micro-société que représente le sérail qui permet à Usbek d'en assurer la domination : c'est par ambition que les esclaves vont accepter de devenir eunuques, ambition que les plus âgés sont chargés de transmettre aux plus jeunes. Le désir d'ascension sociale apparaît comme le support d'une peur plus efficace encore que celle de la mutilation. Instrument de maintien d'un pouvoir despotique, sans pour autant être cruel ni arbitraire, une peur "rationnelle" s'appuie ici sur la densité des réseaux et des hiérarchies sociales qui entretiennent les craintes et l'ambition personnelle. C'est une thématique que l'on retrouvera plus loin, dans l'analyse du compte rendu du procès d'Eichmann par Hannah Arendt et dans la peinture du Maccarthysme.

Aux antipodes de cette description "réaliste" des mécanismes sociaux de la peur des Lettres persannes, la terreur despotique décrite dans L'esprit des lois détruit les relations et les hiérarchies sociales (voir partie I, Livre III, chapitre 8 [6]) et laisse l'individu complètement isolé face à un pouvoir qui ne poursuit même pas, à travers la peur qu'il inspire, le but de la conservation de l'Etat : "Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied, et cueillent le fruit . Voilà le gouvernement despotique." (Livre V, chapitre 13). Corey Robin trouve caricaturale cette analyse de la terreur despotique dont les ressorts ne sont pas redevables d'une analyse politique, mais renvoient à la psychologie, à la culture, voire aux effets du climat (voir partie I, Livre V, chapitre 14 [7], et chapitre 15 [8]). Enfin, par une ruse de la pensée que l'on retrouve dans des réflexions contemporaines sur le terrorisme, l'origine despotisme est renvoyé hors des frontières de l'Europe, hors des frontières de la civilisation ...A "cette terreur, synonyme de barbarie" doivent s'opposer le libéralisme politique, la séparation des pouvoirs et le pluralisme de la société civile : autant d'analyses qui sont aujourd'hui universellement partagées et dont l'auteur va montrer par la suite les limites.

Extrait d'ouvrage [5] : Les Lettres Persanes

Extrait d'ouvrage [6] : L'esprit des lois, Première Partie, Livre III, chapitre VIII

Extrait d'ouvrage [7] : L'esprit des lois, Première Partie, Livre V, chapitre XIV

Extrait d'ouvrage [8] : L'esprit des lois, Première Partie, Livre V, chapitre XV

 

Tocqueville ou "l'inquiétude"

En effet le lecteur qui prendra le temps d'examiner les deux textes extraits suivants (premier extrait [9], deuxième extrait [10]) du tome I pourra constater que l'omnipotence de la majorité y est analysée comme un phénomène politique pour lequel Tocqueville propose d'ailleurs une solution politique : "un corps législatif composé de telle manière qu'il représente la majorité, sans être nécessairement l'esclave de ses passions; un pouvoir exécutif qui ait une force qui lui soit propre, et une puissance judiciaire indépendante des deux autres pouvoirs" (DA I- partie II, chapitre VII [11]), en d'autres termes des garanties politiques contre la tyrannie. Toutefois, on pourra constater, dans ce même extrait, que dès ce premier tome, Tocqueville analyse les mécanismes de formation de la majorité - on dirait aujourd'hui de formation de l'opinion - comme non-politiques : c'est le pouvoir de la majorité qui est politique et non ses mécanismes de constitution.

Dans le tome II, en revanche, Tocqueville qui semblait défendre le primat du politique jusque là s'attache à démontrer que le système politique n'est que le reflet d'un courant sociologique et culturel plus profond : l'égalisation des conditions, entendue ici au sens matériel et non plus politique. La similitude matérielle des conditions - à l'inverse des hiérarchies de l'Ancien Régime - tend à défaire le tissu social, comme on peut le vérifier dans cet extrait du chapitre II de la deuxième partie [12]. Ainsi, si la culture égalitaire produit de l'individualisme - c'est ainsi que Tocqueville lui-même décrit cette dérive des sociétés modernes - elle tend à détruire les individualités, et l'on comprend mieux, à la lumière du texte de Robin pourquoi Tocqueville, partisan de la démocratie libérale, s'enthousiasme pour l'entreprise coloniale, ou la contre-révolution en 1848 (rallié au gouvernement républicain en février 1848, il n'exprima pas moins tout au long des journées révolutionnaires son hostilité à la révolution). Il y voit en effet le moyen de lutter contre l'inquiétude des masses - Durkheim aurait parlé d'anomie - qu'engendrent les sociétés modernes, en se régénérant dans l'action héroïque. Des intellectuels libéraux aux conservateurs américains cette ambivalence par rapport à l'individu moderne - libéré des servitudes anciennes, mais abandonné dans une solitude anomique - traverse la pensée politique contemporaine et peut inspirer des solutions aussi diverses que le communautarisme ou les croisades contre le terrorisme...

Extrait d'ouvrage [9] : De la Démocratie en Amérique, tome I, partie II, chapitre VII

Extrait d'ouvrage [10] : De la Démocratie en Amérique, tome I, partie II, chapitre VII

Extrait d'ouvrage [11] : De la Démocratie en Amérique, tome I, partie II, chapitre VII

Extrait d'ouvrage [12] : De la Démocratie en Amérique, tome II, partie II, chapitre II

 

Hannah Arendt ou "la terreur totale"

Cette inquiétude des masses - tout comme la réflexion sur la terreur despotique comme fondement du libéralisme - traverse l'œuvre d'Hannah Arendt. Là encore, la réflexion connaît deux moments bien distincts que Robin rattache à deux œuvres majeures : Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem qui opposent, pour reprendre la formule qui sert de titre à la présentation chez Gallimard d'un nouvelle édition réunissant ces deux œuvres en un même volume, "radicalité du mal, banalité du mal". (Gallimard, Quarto, 2005).

Le premier moment, celui de l'analyse des sociétés totalitaires, s'inscrit dans la continuité de l'inquiétude chez Tocqueville et de la terreur despotique chez Montesquieu. Hannah Arendt voit en effet dans la société de masses le terreau du totalitarisme. Produit de l'effondrement des classes, les masses ne sont pourtant pas comme chez Tocqueville le produit de la culture égalitaire mais plutôt l'aboutissement d'une tendance pathologique de l'individu à se désintéresser de lui-même dès lors que les instances d'intégration ont disparu. A l'âge industriel en particulier, le travail ne joue plus ce rôle intégrateur : que ce soit dans l'anonymat du travail à la chaîne ou bien dans l'expérience du chômage les masses éprouvent le sentiment de leur propre "superfluité". Ainsi les masses, isolées et privées de la conscience de leur propre utilité, ne sont plus actives comme chez Tocqueville, où la majorité exerce un pouvoir tyrannique sur la minorité, mais passives et déstructurées, dans l'attente de l'idéologie qui va leur imprimer son mouvement (Une société sans classes [13]). Ce mouvement imprimé par l'idéologie est un mouvement destructeur, qui nie la valeur de la personne humaine et prépare ainsi indifféremment à être le bourreau ou la victime, dans l'attente de l'avènement d'un homme nouveau qui n'est pas encore advenu (lire un court extrait [14]). La terreur totale résulte de cette indifférenciation entre bourreau et victime permise par l'idéologie. Quant à cette dernière, elle séduit parce qu'elle recrée de l'ordre et de la cohérence là où la société de masses redoute le chaos, et remplit le vide laissé par la désagrégation des structures d'intégration.

Par un mouvement inverse de celui que Robin repère chez Montesquieu, Hannah Arendt revient par la suite dans Eichmann à Jérusalem, compte rendu du procès du nazi Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, à une conception plus politique de la terreur totalitaire. Sa peinture d'Adolf Eichmann - qui suscita à sa sortie en 1963 une polémique passionnée - s'attache à montrer, non le monstre que l'accusation aurait souhaité faire de lui [15], mais le rouage d'un appareil bureaucratique complexe. Son portrait d'Eichmann attache ainsi beaucoup d'importance à démontrer que celui-ci est sincère lorsqu'il dit ne pas éprouver de haine personnelle envers les juifs. Dès lors, sa collaboration à la Solution Finale, contribution qui consista, rappelons-le à assurer l'émigration forcée puis à superviser la déportation des juifs, en organisant notamment les transports ferroviaires, est le fruit de son ambition personnelle et de son sens du devoir. Dans ces pages, la société totalitaire n'apparaît plus comme une masse informe et passive face à l'idéologie, mais au contraire comment un espace fortement hiérarchisé où coexistent les anciennes élites, parmi lesquelles Eichmann fait figure d'inférieur [16], et des structures hiérarchiques complexes mises en place par la bureaucratie nazie. L'existence de telles structures, loin d'être un frein à la terreur totalitaire, devient son support puisque le désir d'ascension sociale, la recherche de l'approbation de ses supérieurs forme un des ressorts principaux de l'action d'un personnage comme Eichmann.

Eichmann à Jérusalem pose une autre question redoutable : celle de la collaboration des juifs à leur propre destruction. Tout admettant que la question posée inlassablement pendant le procès "pourquoi les juifs n'ont-ils pas résisté ?" est obscène, compte tenu du fait qu'on ne leur offrait le choix qu'entre une mort rapide et "certaines choses qui sont bien pire que la mort", elle n'insiste pas moins sur l'existence d'un tel choix. Enfin elle nous livre un élément de solution du problème en montrant que, loin de réagir comme un ensemble cohérent, les juifs étaient eux-même divisés entre une élite - que les nazis sont en de trop de nombreuses circonstances parvenus à enrôler au service de leur projet - et des classes populaires qui n'étaient que trop enclines à faire confiance à leurs propres dirigeants. Ainsi, loin de détruire la société civile, la terreur totalitaire la met à son service et l'instrumentalise à ses propres fins.

Dans l'évolution qui conduit du totalitarisme au livre sur Eichmann, Hannah Arendt est passé d'une conception radicale du mal qui cherche à détruire l'individu, "à libérer le mouvement de l'Histoire en l'affranchissant du moi" à une terreur instrumentalisée au service de la fin qui est le génocide des juifs. La terreur n'a plus le caractère transcendant qu'elle prêtait au mal au départ, elle devient le résultat de compromis humains banals, comme elle l'écrit par la suite à Gershom Scholem [17], et ne peut dès lors plus servir de fondement à une quelconque légitimité politique.

Extrait d'ouvrage [13] : "Une société sans classe"

Extrait d'ouvrage [14] : Le Totalitarisme

Extrait d'ouvrage [15] : Eichmann à Jérusalem

Extrait d'ouvrage [16] : La conférence de Wannsee

Extrait d'ouvrage [17] : Correspondance Arendt-Scholem

 

Libéralisme de l'inquiétude et libéralisme de la terreur

Quant au libéralisme de la terreur qu'il attribue notamment à Judith Shklar, il voit son origine dans la fin de la guerre froide, qui aurait privé le libéralisme politique du contrepoint qui assurait jusque là sa légitimité. C'est ainsi que chez les libéraux américains comme pour la droite conservatrice, les guerres ethniques en Bosnie ou au Rwanda hier, le terrorisme aujourd'hui ont pu être parés des vertus salvatrices d'aiguillon pour les sociétés occidentales menacées d'apathie politique. Toutefois, si ces conflits ont pu jouer ce rôle consensuel, c'est au prix d'un renoncement à toute analyse proprement politique de leur genèse.

Peurs à l'américaine

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Corey Robin s'attache à mettre en évidence les peurs qui traversent la société américaine et démontre en particulier que ni les garanties constitutionnelles, ni le pluralisme de la société civile ne parviennent à immuniser la société américaine contre la peur. Bien au contraire, ces éléments vont participer à l'amplification des phénomènes de peur, dont le Maccarthysme va fournir la figure exemplaire.

Le lien social, rempart contre la peur ?

Bien au contraire, affirme Corey Robin, et il s'attache à montrer à travers l'exemple du Maccarthysme, qui trouve sa confirmation dans le récit d'expérience totalitaire, que plus l'individu est densément entouré par de réseaux sociaux - que ceux-ci soient amicaux, familiaux ou professionnels - plus il est vulnérable à la peur.

Une société hiérarchisée, stratifiée protège-t-elle de la peur?

Nullement : la hiérarchie sociale secrète elle-même ses propres peurs, peur des puissants dans les catégories populaires, peur des "classes dangereuses" chez les élites. En temps normal, cette peur joue comme un instrument de conservation des hiérarchies sociales. Robin analyse par exemple les mécanismes de la peur qui sont à l'œuvre dans le maintien de la ségrégation raciale. Lorsque la peur trouve à se matérialiser sur un ennemi extérieur, les élites peuvent en outre entretenir la peur au service de ce maintien de l'ordre en orchestrant par exemple la confusion entre lutte pour les droits civiques et communisme, par exemple.

La séparation des pouvoirs, garantie des libertés individuelles ?

Pas davantage, affirme Corey Robin. Fragmenté entre ses trois branches, divisé par l'existence d'un système fédéral, limité par un certain nombre de garanties constitutionnelles - Corey Robin parle d'autorité de la loi, ce qui n'est pas forcément transparent - ce pouvoir peut toutefois fonctionner de façon coercitive. En effet, la séparation des pouvoirs implique par nature une certaine forme d'indépendance des trois pouvoirs - qui sans cela serait dans l'incapacité d'exercer sur les autres un véritable contrôle. Or l'exemple du Maccarthysme peut ici à nouveau être mobilisé pour montrer l'importance du pouvoir du Congrès (pouvoir législatif) à travers des commissions d'enquête comme la HUAC (House Unamerican Activities Committee - voir la fiche sur le Maccarthysme. Cette dernière dispose d'un pouvoir bien réel, à travers la publicité qui est donnée à ses audiences ou par le biais de menaces d'accusations d'outrages ou de parjure.

Le fédéralisme, allié des libertés publiques ?

Cette alliance aurait toutes les apparences du bon sens : les gouvernements fédérés doivent pouvoir contrebalancer les abus éventuels du pouvoir central, de plus en étant plus proches des citoyens ils doivent permettre une participation locale au pouvoir politique (on retrouve ici une thématique chère à Tocqueville)[18]. Mais la réalité est selon Robin tout autre : les gouvernements fédérés peuvent coopérer avec le gouvernement fédéral, voire suppléer à son action répressive lorsqu'il n'a pas la capacité d'intervenir. Ainsi, Robin note que pendant la chasse aux sorcières, les restrictions d'accès à l'emploi public, instaurées pour les communistes au niveau fédéral, étaient reproduites localement dans 32 Etats fédérés.

Extrait d'ouvrage [18] : De la Démocratie en Amérique, tome I, partie I, chapitre V

 

L'autorité de la loi, protection contre l'arbitraire ?

Robin cite ici John Rawls pour montrer comment chez les penseurs libéraux, la protection de la loi - qui encadre et limite l'exercice du pouvoir - est conçue comme un facteur de sécurité pour la population. "En sachant ce que la loi sanctionne et ce qu'il est en leur pouvoir de faire ou de ne pas faire, les citoyens ont une base à partir de laquelle ils peuvent définir leurs projets. Celui qui se conforme aux règles établies n'a pas à craindre d'atteintes à sa liberté." (J. Rawls, Théorie de la justice, 1971). Robin rappelle pourtant que les régimes répressifs n'ont aucun mal à entretenir la peur au sein d'un périmètre d'action légitime. Ainsi le Smith Act de 1940 qui visait à réprimer " toute conspiration ou toute tentative de renversement du gouvernement par la force" est susceptible d'inspirer de la crainte à toute personne dont les convictions politiques peuvent donner lieu à une interprétation de ce genre... Comme le dit avec un certain cynisme un juge constitutionnel cité par Robin "la constitutionnalité n'exige ni le sens de la proportion [...] ni l'absence de peur".

Le pluralisme de la société civile, rempart contre les abus du pouvoir ?

Là encore, la réponse est décevante : Robin commence son plaidoyer en rappelant le rôle des médias privés dans l'établissement des listes noires du Maccarthysme, et montre combien la société civile a participé activement à la chasse aux sorcières en utilisant des moyens que la Constitution interdisait aux différents niveaux de gouvernement de mettre en oeuvre.

La peur, ressort du pouvoir dans les entreprises

Dans ce dernier chapitre, Robin s'attache à montrer le caractère autocratique, "féodal" du pouvoir dans l'entreprise américaine - caractère qui lui semble bien plus marqué que dans les démocraties sociales européennes - dans lesquelles la peur apparaît comme la clef de voûte du management. Le Wagner Act de 1935, qui établissait les libertés syndicales dans le cadre du Second New Deal, et introduisait la notion de conventions collectives, n'a pas véritablement réussi à immiscer un tiers dans la relation entre patrons salariés. En particulier, note Robin parce que les manquements à la loi sont si faiblement sanctionnées pour les employeurs qu'il reste plus avantageux pour les patrons d'enfreindre la loi que de permettre la création d'un syndicat dans l'entreprise, ou encore parce que nombreuses dispositions excluent certains salariés de son champ d'application (pour en savoir plus : voir taux de syndicalisation aux EU et en France en 2005)[19].

Extrait d'ouvrage [19] : Taux de syndicalisation aux Etats-Unis et en France en 2005

 

Conclusion et épilogue

Alliée ambigüe du libéralisme la peur est en réalité le principal facteur de son délitement et de l'abandon des idéaux de liberté et de fraternité. Dans un épilogue où plane l'ombre portée de la lutte anti-terroriste, Robin trouve une application très contemporaine de cette grille de lecture en montrant comment la menace terroriste est instrumentalisée par l'administration Bush, comment l'autocensure que s'appliquent les média contribue à entretenir le climat de peur. Cette peur est manipulable et sélective, indépendamment de tout risque objectif -ainsi un projet bien réel d'attentat ne rencontre aucun écho dans la presse dès lors que son auteur n'est pas musulman... - tandis que la menace de catastrophes imaginaires permet d'imposer des restrictions aux libertés individuelles.

Robin analyse également à travers la résurgence du débat sur la torture aux Etats-Unis un certain romantisme de la peur - en particulier chez les néo-conservateurs américains (voir la définition de ce courant sur le site Thucydide). Ceux-ci trouvent dans la menace terroriste l'occasion de rompre avec la froideur de la règle et du calcul : la peur permet ici de justifier la rupture de la légalité, identifiée à la routine et au relâchement moral, au nom d'un enjeu de vie ou du mort. Si pour la plupart des penseurs qui abordent la question, la torture doit rester une pratique hors la loi pour ne pas la banaliser, pour autant, on n'exclut pas d'y avoir recours lorsqu'il s'agit de "sauver la vie de milliers d'innocents". On pense ici bien évidemment aux détenus de Guantanamo, maintenus au nom de la lutte anti-terroriste dans un vide juridique national et international.

Enfin la rhétorique de la lutte anti-terroriste permet tout à la fois des intrusions dans la vie privée (voir l'encadré sur la National Security Agency)[20] mais aussi des mesures d'intimidations à l'encontre des opposants politiques à la guerre, voire la justification de mesures visant les gangs de rue ou les syndicats.

Les quelques lignes qui concluent cet épilogue me semblent intéressantes à retenir et à méditer, quand ce thème de la peur semble à nouveau envahir la campagne électorale française : "Un jour, la guerre contre le terrorisme prendra fin, comme toutes les guerres. Et quand cela arrivera, nous nous trouverons vivre encore dans la peur. Non pas la peur du terrorisme ou de l'Islam radical, mais celle des dirigeants que la peur aura laissés derrière elle".

Extrait d'ouvrage [20] : La National Security Agency, ou les dérives d'un Etat démocratique

 

Olivia FERRAND pour SES-ENS

 

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