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La sociologie de la sexualité et du couple autour de Michel Bozon

Publié le 12/04/2010
Auteur(s) : Michel Bozon
Anne Châteauneuf-Malclès
Beaucoup des réflexions sur la sexualité à partir des années 1950 sont associées au militantisme, ce qui a contribué à politiser l'intimité (mouvements féministes, homosexuels, luttes pour la libéralisation de la contraception et de l'avortement, etc.). En sociologie, la sexualité est un objet d'étude relativement récent et la sociologie de la sexualité n'a pas la même légitimité que la sociologie du travail ou de la culture. Nous vous proposons dans ce dossier une présentation des travaux d'un spécialiste en sociologie de la sexualité et du couple, Michel Bozon, afin de resituer l'état de la recherche sur la sexualité en sociologie.

Où en est la recherche sur la sexualité en sociologie? Comment les enquêtes sur la sexualité en France sont-elles construites? Que nous apprennent-elles sur l'évolution des pratiques et des représentations en matière de sexualité? Quels sont leurs usages sociaux et leur réception par l'opinion et les médias?

Pour aborder ces questions, nous vous proposons dans ce dossier une présentation des travaux d'un spécialiste en sociologie de la sexualité et du couple : Michel Bozon, auteur de Sociologie de la sexualité et responsable de l'enquête «Contexte de la sexualité en France». Michel Bozon, sociologue et démographe, est directeur de recherche à l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED) et chercheur associé à l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux - Sciences sociales, Politique, Santé (IRIS, EHESS-Université Paris 13). Il est également membre de l'Observatoire de la Parité entre les Femmes et les Hommes. Michel Bozon a travaillé sur la formation des couples, la famille et la jeunesse. Depuis le début des années 1990, il a orienté ses recherches vers la sociologie de la sexualité, à partir d'enquêtes menées en France ou dans les pays latino-américains, et vers l'étude des rapports de genre. Avec Nathalie Bajos (INSERM), il a été co-responsable scientifique de l'enquête CSF («Contexte de la sexualité en France»), menée en 2006 auprès de plus de 12 000 personnes de 18 à 69 ans. A l'INED, il a été rédacteur en chef de la revue bilingue Population (de 2002 à 2008) et co-responsable de l'unité de recherche «Démographie, genre et sociétés» (de 1999 à 2009).

Michel Bozon a été invité par la section sociologie de l'ENS de Lyon le 21 janvier 2010, dans le cadre du cycle «Au fil du travail des sciences sociales». Dans sa conférence, il revient sur le contexte culturel et la méthodologie de l'enquête CSF de 2006, il en présente quelques résultats (le rapprochement des conduites entre hommes et femmes, les comportements homosexuels, l'utilisation du viagra comme pratique culturelle...) et aborde pour finir la question de la réception de l'enquête par le grand public et les médias. Nous complétons sa présentation par quelques commentaires sur la sociologie de la sexualité en France.

La conférence de Michel Bozon : « Contextes et usages sociaux des enquêtes sur la sexualité. L'exemple de l'enquête CSF »

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/bozon/video_bozon.xml

Ce site met à disposition de nombreuses informations autour de l'enquête CSF (objectifs, méthodologie, questionnaire, résultats...) et présente l'ouvrage Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Nathalie Bajos, Michel Bozon (dir.), La Découverte, 2008 (résumé, sommaire, chapitre introductif de l'ouvrage, par Nathalie Bajos et Michel Bozon à télécharger).

La sexualité : un objet pour les sciences sociales

La sexualité est un domaine d'étude transdisciplinaire intéressant médecins, psychologues, biologistes, historiens, philosophes, anthropologues[1], politistes, démographes... C'est aussi un terrain de conflits et de luttes : beaucoup des réflexions sur la sexualité à partir des années 1950 sont associées au militantisme, ce qui a contribué à politiser l'intimité (mouvements féministes, homosexuels, luttes pour la libéralisation de la contraception et de l'avortement, etc.). En sociologie, la sexualité est un objet d'étude relativement récent et la sociologie de la sexualité n'a pas la même légitimité que la sociologie du travail ou de la culture. Néanmoins, ce champ suscite de multiples recherches et débats et présente un intérêt qui va au-delà de la simple connaissance des pratiques sexuelles et de leurs évolutions. Les enquêtes quantitatives sur les comportements sexuels, comme la vaste enquête "CSF" en France[2], ont contribué à faire de la sexualité un objet scientifique et à lui donner une certaine reconnaissance institutionnelle. Elles participent aussi à la définition et la redéfinition de l'objet «sexualité», en fonction du contexte social et politique national, par leur travail de catégorisation, de délimitation de la sexualité, par leur focalisation sur certains phénomènes et par les préoccupations sociales qu'elles sous-tendent[3] : elles produisent une «vision du monde» par le regard qu'elles portent sur la sexualité.

L'approche sociologique contemporaine de la sexualité a cherché avant tout à «dénaturaliser» la sexualité, dans le prolongement des travaux de Michel Foucault qui ont remis en cause la conception essentialiste de la sexualité[4]. Elle n'aborde pas non plus la sexualité sous un angle individuel, comme le font les disciplines cliniques. La sexualité est comprise comme une construction culturelle, en relation avec une logique sociale, et non comme une pulsion d'ordre biologique avec sa logique propre. Les conduites sexuelles et les significations qui leur sont liées s'inscrivent dans des contextes sociaux et historiques qui évoluent. Pour reprendre les termes de Michel Bozon, la sexualité est une «sphère spécifique mais non autonome du comportement humain, qui comprend des actes, des relations et des significations», ainsi «[c]'est le non sexuel qui donne sa signification au sexuel, et non l'inverse» (Sociologie de la sexualité, p.7-8). Plus précisément, les comportements sexuels et amoureux, ainsi que les représentations de la sexualité dans la société, sont révélateurs des rapports sociaux, et tout particulièrement des «rapports de genre». La perspective sociologique fait apparaître les transformations des attitudes et des pratiques en matière de sexualité, mais en pointant les processus sociaux à l'oeuvre dans la construction de ces attitudes et pratiques, elle montre également que les cadres sociaux de la sexualité n'évoluent pas aussi vite qu'on pourrait le croire.

Les enquêtes sur la sexualité, et en particulier l'enquête CSF en France, se proposent «d'explorer les logiques sociales qui structurent l'engagement dans la sexualité et les expériences vécues des acteurs» (Enquête sur la sexualité en France, p.9). Elles mettent à jour les changements profonds du paysage sexuel en les replaçant dans le contexte général des transformations sociales. Des travaux historiques et anthropologiques viennent compléter cette source d'information et enrichir la compréhension de la sexualité contemporaine.

Les travaux historiques montrent que l'autonomisation de la sphère sexuelle, sa formation comme discipline et objet d'étude pour les médecins et psychiatres, remontent seulement à la seconde moitié du XIXe siècle. Elle fait suite à l'invention de l'amour conjugal et à l'apparition de la notion d'espace intime, au développement du contrôle des naissances en occident, mais aussi au remplacement du modèle biologique du «sexe unique» par celui à deux sexes dans la Philosophie des Lumières (dans la représentation traditionnelle, il n'y a qu'un sexe, le sexe mâle : la femme est un mâle imparfait). D'un «ordre traditionnel», où la sexualité était strictement identifiée à la procréation et au couple marié hétérosexuel, la société s'est progressivement tournée vers une nouvelle représentation de la sexualité dans l'époque contemporaine. Le processus d'individualisation et le déclin des institutions traditionnelles qui contrôlaient la sexualité (déclin du mariage, de la morale religieuse...) ont donné une place nouvelle à la sexualité : dissociée de la procréation («inféconde»), individualisée, elle est devenue un élément central de la construction du sujet et de la relation conjugale. L'ordre ancien de la procréation reflétait une organisation sociale où la femme était considérée comme «un réceptacle vide et passif» et occupait une place inférieure à l'homme. A partir des années 1960-70, dans le nouveau modèle de «conjugalité intersubjective», les pratiques sexuelles des hommes et des femmes se diversifient et se rapprochent et les femmes ont une attitude beaucoup plus active dans l'interaction sexuelle. La relation de couple ne se conçoit plus sans une activité sexuelle régulière et désirée par les deux partenaires. Ces évolutions traduisent l'émergence d'un nouveau régime normatif mettant en avant l'égalité entre hommes et femmes et l'importance de la communication et du partage entre conjoints. Ce nouveau cadre social valorise la réciprocité et le bien-être personnel et relationnel, mais il oblige l'individu à une «réflexivité sur la vie sexuelle» (Michel Bozon, Sociologie de la sexualité, p.38). En effet, les normes en matière de sexualité ne sont plus définies par une morale préétablie exerçant un contrôle externe sur les individus. Elles sont plus diffuses et consistent davantage en images, discours et recommandations propagés dans les médias ou Internet.

Les évolutions des rapports de genre et de la place des femmes dans la société se traduisent par un rapprochement des conduites et des trajectoires de vie des hommes et des femmes, mis en évidence dans les enquêtes sur la sexualité. En témoignent, chez les femmes, l'abaissement de l'âge du premier rapport sexuel, l'augmentation du nombre de partenaires au cours de la vie, l'allongement de la vie sexuelle après 50 ans ou encore la participation aux sites de rencontre sur Internet. Mais ce rapprochement ne signifie pas nécessairement un rapprochement des expériences vécues, «qui dépendent également des rapports de pouvoir entre partenaires, et des jugements sociaux sur leurs comportements» (ibid., p.69). Cette asymétrie peut être illustrée par les déclarations concernant le nombre de partenaires sexuels. Les femmes déclarent en moyenne moins de partenaires dans leur vie que les hommes, ce qui peut être interprété comme une différence de comptage entre les deux sexes : les femmes ne comptabilisent que les relations qui ont compté affectivement, alors que les hommes prennent en compte toutes les expériences sexuelles, même celles qui ont eu peu d'importance. Cela souligne la persistance d'attentes sociales genrées. Les femmes ont intériorisées des normes sociales contraignantes : elles doivent apparaître comme des personnes «sélectives», qui cherchent avant tout à nouer des relations de couples et ne sont pas intéressées par une sexualité sans sentiment. Elles doivent faire face à des exigences normatives contradictoires : concilier sexualité affective et obligation de désir sexuel. Ce qui permet à Michel Bozon d'affirmer que «les représentations de la sexualité sont [..] marquées par un clivage qui continue d'opposer une sexualité féminine pensée prioritairement dans le registre de l'affectivité, de la relation, de la procréation et de la conjugalité, à une sexualité masculine pensée majoritairement dans le registre des besoins naturels, du désir individuel, du plaisir» (ibid., p.72).

L'enquête CSF montre en outre que les conditions de vie domestiques, professionnelles ou économiques affectent différemment la place de la sexualité chez les hommes et les femmes, en raison de divergences dans les représentations de leurs rôles sociaux respectifs et de l'impact différencié des conditions de vie sur ces rôles sociaux de sexe. Ainsi, l'inégale répartition des tâches domestiques et de la prise en charge des enfants dans le couple explique un relatif désinvestissement des femmes dans la sexualité lors de l'arrivée des enfants : «elles sont renvoyées à un rôle social traditionnel qui laisse moins de place à l'expression d'un désir personnel» (N. Beltzer, N. Bajos, A. Laporte, «Sexualité, genre et conditions de vie», Enquête sur la sexualité en France, p.419). Tandis que la sexualité des hommes est plus sensible à l'inactivité professionnelle ou la présence de problèmes financiers dans le couple.

L'enquête CSF révèle finalement que «le champ de la sexualité reste marqué par des inégalités, notamment entre hommes et femmes, qui font écho aux profondes inégalités qui perdurent dans les autres sphères du monde social», le travail, la famille ou la vie publique (Maurice Godelier, ibid., Préface, p.16). La sexualité se révèle être un champ de pratiques sociales traversé par des rapports de pouvoir et de domination. Elle est bien à l'image de la société : «Modelée par les rapports sociaux, l'expérience sexuelle, parce qu'elle fait corps avec les individus, s'incorpore à eux et structure leurs émotions, contribuant à l'intériorisation et à la justification de ces mêmes rapports sociaux» (Michel Bozon, Sociologie de la sexualité, p.45).

 


Notes :

[1] Les premiers travaux en anthropologie de la sexualité datent des années 1920-30 : M. Mead, Moeurs et sexualité en Océanie (textes de 1928 et 1935, 1963 pour la trad. franç.), B. Malinowski, La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie (1929).

[2] Enquête «Contexte de la sexualité en France» réalisée en 2006, sous la responsabilité scientifique de Nathalie Bajos (INSERM) et Michel Bozon (INED). Elle a été précédée par l'enquête ACSF («Analyse des comportements sexuels en France») en 1992. Ces deux enquêtes ont été réalisées à l'initiative de l'Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS). Elles associent des chercheurs de différentes disciplines (en majorité des sociologues, auxquels s'ajoutent des démographes, des épidémiologistes, une psycho-sociologue et une économiste de la santé pour l'enquête CSF). Leur ambition est d'améliorer les connaissances sur la société, mais aussi de guider les politiques de prévention et de santé en matière de sexualité.

[3] L'«Enquête sur le comportement sexuel des Français» de 1970 a été réalisée dans un contexte de «libération sexuelle» (diffusion de la contraception, libération de la parole) et se souciait avant tout de la sexualité des jeunes. L'enquête ACSF de 1992 abordait davantage la sexualité sous l'angle du risque, en raison de la diffusion de l'épidémie de sida, et avait prioritairement une visée de prévention. L'enquête CSF de 2006 traduit certaines préoccupations relatives aux normes de la sexualité et aux rapports de genre, dans un contexte de diversification des trajectoires affectives et sexuelles.

[4] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, T.1 : La volonté de savoir (1976) T.2 : L'usage des plaisirs, T3 : Le souci de soi (1984), Gallimard.


Pour aller plus loin

Une sélection de publications de Michel Bozon :

  • Sociologie de la sexualité, Paris, Armand Colin, 2009, 2ème édition, 128 p. Lire le compte-rendu sur liens-socio.
  • Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, La Découverte, 2008 (co-dirigé avec Nathalie Bajos).
  • La formation du couple, La Découverte, Grands repères classiques, Textes essentiels pour la sociologie de la famille, 2006 (avec François Héran).
  • La sexualité aux temps du sida, PUF, 1998 (avec N. Bajos, A. Ferrand, A. Giami, A. Spira et le groupe ACSF).
  • «Femme et sexualité, une individualisation sous contrainte», in Margaret Maruani (dir.), Femmes, genre et société, l'état des savoirs, La Découverte, 2005, p. 105-113.
  • «Sexualité et genre», in Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Masculin Féminin : questions pour les Sciences de l'Homme, PUF, 2001, pp.169-186.
  • «Les âges de la sexualité», Entretien avec Michel Bozon, Mouvements, n°59 ("La tyrannie de l'âge"), juillet-sept. 2009, p.123-132.
  • «Transformation des comportements, immobilité des représentation. Premiers résultats de l'enquête Contexte de la sexualité en France (2006)», Informations sociales, n°144, 2007/08, p.22-33 (avec Nathalie Bajos).
  • Michel Bozon a coordonné un numéro d'Actes de la Recherche en Sciences Sociales, «Sur la sexualité» (n°128, juin 1999 numéro consultable en ligne) et un numéro de Sociétés Contemporaines, «Les cadres sociaux de la sexualité» (n°41-42, 2001 numéro consultable en ligne). Voir notamment les articles de Michel Bozon :
- "Les significations sociales des actes sexuels", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°128, 1999, p.3-23.
- "Orientations intimes et constructions de soi. Pluralité et divergences dans les expressions de la sexualité", Sociétés Contemporaines, n°41-42, 2001, p.11-40.
  • Michel Bozon a publié plusieurs articles dans Population, dont «La vie sexuelle après une rupture conjugale. Les femmes et la contrainte de l'âge», Population, 2006, n°4, p. 533-551 (avec Nathalie Beltzer).


Autres ressources en ligne :

 

 

Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.