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A quoi travaillent les économistes ?

Publié le 12/01/2005
Auteur(s) : Jean-Paul Pollin
Ce texte de Jean-Paul Pollin, professeur d'économie à l'Université d'Orléans et ancien président de l'AFSE, est une réflexion sur les évolutions notables de l'analyse économique durant ces dernières années. Il a été rédigé à l'occasion du congrès 2004 de l'AFSE (Association Française de Science Economique).

Retour au dossier "Le rôle de l'économiste et la place de l'économie dans la société aujourd'hui"

Le Congrès de l'Association Française de Science Economique qui se tient chaque année dans la deuxième quinzaine de septembre donne l'occasion de prendre connaissance des travaux les plus récents des économistes français. Les contributions qui y sont présentées (il y en avait plus de 200 au Congrès 2004) portent sur tous les domaines et son représentatifs de tous les courants de l'analyse économique. C'est donc un lieu privilégié d'observation des évolutions récentes dans les approches et les méthodes de notre discipline[1] .

Au dernier Congrès les recherches sur le marché du travail et les politiques de l'emploi ont pris une place privilégiée dans le programme : une quarantaine de contributions y étaient consacrées. On y a trouvé largement évoquée la question des discriminations de salaires et d'emplois, mais aussi celle de l'inadéquation entre offres et demandes de qualifications, celle des politiques d'éducation, celle du coût et des conséquences de la RTT... Venaient ensuite les travaux en monnaie et finance qui concernaient les crises boursières ou de change, mais aussi l'incidence sur les banques de l'impact des nouvelles normes comptables ou du nouveau dispositif de contrôle prudentiel. Plusieurs sessions étaient également consacrées à l'économie industrielle, au commerce international, aux politiques de développement, aux politiques d'environnement, et à l'économie politique des institutions.

Mais au-delà de cet inventaire, il est intéressant d'observer comment évoluent les concepts et les grandes catégories de l'analyse économique. Il est surprenant, par exemple, de constater que les questions posées ne se laissent plus enfermer dans la distinction traditionnelle entre macro et microéconomie. Plus encore, la façon dont elles sont traitées remet en cause le contenu de ces deux types d'approches qui constituent toujours les piliers des enseignements de l'économie.

Macro et microéconomie reconsidérées

A vrai dire, il y a longtemps que les modèles de la macroéconomie keynésienne sont contestés parce qu'ils n'ont pas de fondements microéconomiques raisonnables. Derrière les relations macroéconomiques on ne peut retrouver les résultats de la microéconomie. Dans le modèle keynésien les contraintes de budget sont mal ou pas spécifiées, la formation des anticipations est sommaire, et surtout les régularités postulées (par exemple, la fonction de consommation) ne sont pas assez justifiées. Or, si les comportements des agents ne sont pas compris de façon assez générale, leur description ne résiste pas à un changement d'environnement ou de politique économique (la fameuse critique de Lucas). C'est pourquoi diverses tentatives de reconstruction se sont efforcées de corriger ces incohérences en cherchant une synthèse avec la théorie walrasienne. On pense, en particulier, aux modèles d'équilibre général dynamique, développés dans le prolongement de la théorie des cycles réels. Cette "nouvelle macroéconomie" a tenté de reproduire certains faits stylisés (des régularités macroéconomiques, bien documentées) tout en préservant le cadre théorique de l'équilibre général. Mais pour ce faire, il faut bien convenir qu'elle a multiplié les hypothèses ad hoc, dont certaines sont assez étranges (encaisses préalables, participation limitée aux marchés du crédit, persistance de certains comportements ....). De surcroît, il se peut que dans cette démarche on ait perdu de vue le principe fondateur de la macroéconomie : les comportements agrégés ne se résument pas à la somme des décisions individuelles parce qu'il existe des interdépendances multiples entre les agents qui dépassent de loin les interactions par les jeux de marchés. La théorie keynésienne, ou du moins la représentation que l'on en a donnée, n'a exploité qu'une partie de cette proposition. La "nouvelle macroéconomie" est de ce point de vue tout aussi restrictive.

C'est d'ailleurs la négligence de ces interdépendances qui est aussi à la base de la contestation actuelle de la microéconomie traditionnelle. Car, les comportements qu'elle postule n'ont de sens que dans le cas très particulier où la communication entre les agents s'opère exclusivement par les prix de marchés. Parce que les individus ont l'assurance de pouvoir échanger autant qu'ils le souhaitent aux prix d'équilibre qui leur sont donnés gratuitement et sans erreur. Dans tout autre contexte les agents développent des stratégies d'apprentissage, d'imitation, de manipulation des informations, de spéculation ... qui sont exclues de la microéconomie élémentaire. C'est la représentation que l'on se donne de l'équilibre entre les choix individuels (la fameuse parabole du "commissaire priseur walsarien") qui justifie l'analyse réductrice de ces décisions. Or, de nombreuses recherches récentes ne se sont efforcées de dépasser cette vision trop étroite.

C'est le cas des travaux d'économie expérimentale qui se proposent à la fois d'étudier les processus de décisions et leurs implications sur les équilibres de marchés. De façon connexe les emprunts à la psychologie cognitive permettent de mieux comprendre les phénomènes d'apprentissage, la formation des anticipations, les choix en incertitude. Cela a donné naissance à ce domaine que l'on qualifie aujourd'hui de "finance comportementale" et qui offre des explications originales de l'apparente irrationalité des marchés financiers. Mais les applications possibles en sont bien plus nombreuses. Par exemple, une des contributions présentées au Congrès montre que la "Prospect Theory" développée par Kahneman et Tversky peut rendre compte des différences d'aspiration entre individus d'origines sociales différentes et expliquer ainsi la reproduction des inégalités à travers l'éducation[2].

Mais il faut de plus parvenir à comprendre comment les choix et les situations microéconomiques sont façonnés par les institutions qui gouvernent les interactions individuelles. Pour cette raison l'entreprise doit être naturellement un objet d'étude privilégié. Parce qu'elle est, à la différence du marché décentralisé, une organisation hiérarchique, elle est plus que tout autre un lieu de production de valeurs, de statuts, de normes, de différences... Par exemple, un des articles présentés au Congrès montre que l'introduction des nouvelles technologies dans l'entreprise a tendance à accroître les flux de main d'œuvre chez les ouvriers, alors que les systèmes de production tayloriens sont au contraire plus favorables à la stabilité des emplois ; chez les cadres ce sont les innovations dans les pratiques organisationnelles qui ont un effet sur le turnover[3] . Par ailleurs, des travaux de plus en plus précis et convaincants montrent que le lieu d'habitation, la famille, le groupe social d'appartenance ... ont une incidence forte sur les trajectoires individuelles : une des contributions du Congrès met en évidence l'impact très significatif du chômage des parents sur l'échec scolaire[4]. Une autre, de nature plus théorique, démontre que les réseaux de relations contribuent à créer des disparités d'emplois et de salaires entre des individus dont les caractéristiques observables sont comparables[5]. De façon plus générale, les administrations, les associations et autres organisations, à la fois encadrent et modèlent les comportements microéconomiques, ce qui incite à comprendre leur logique de fonctionnement. Cela explique le développement actuel de l'économie politique des institutions selon des angles et sur des terrains d'application très divers (aussi bien les collectivités locales que la gouvernance internationale).

Ces enrichissements engendrent des effets et conduisent à des conclusions bien différentes de celles des approches anciennes. On est ainsi en mesure d'expliquer un certain nombre d'observations ou de faits stylisés dont on avait du mal à rendre compte : les phénomènes de rationnement, la volatilité excessive de certains prix, la persistance des inégalités ou la divergence de situations individuelles.

Il reste cependant à construire une théorie générale des interactions sociales ou individuelles. Le fait de mieux appréhender les comportements microéconomiques ne suffit pas pour concevoir la façon dont ils s'équilibrent (ou plus simplement dont ils coexistent). En d'autres termes, les nouveaux développements de la microéconomie n'ont pas encore trouvé leur macroéconomie. Il est bien de reconnaître l'existence d'équilibres multiples. Il est encore mieux d'expliquer que l'état d'équilibre du système économique n'est pas indépendant du chemin suivi pour y parvenir (l'existence d'effets d'hystérèse). Mais tout cela n'offre pas vraiment une représentation alternative des interdépendances individuelles. A fortiori, ce n'est pas en insistant sur la complexité de ces interactions et sur la contingence de leurs solutions que l'on bâtit une autre vision du fonctionnement et de la régulation de l'économie.

Une conception plus riche mais aussi plus consensuelle de l'analyse économique

Il n'empêche que même si elles bousculent les catégories traditionnelles de l'analyse économique, et même si elles n'ont pas trouvé leur aboutissement (ce qui est dans la norme de la démarche scientifique) toutes ces recherches donnent une image plus riche mais aussi plus consensuelle de notre discipline. Non pas que les débats de méthodes ou de doctrines en ressortent affaiblis ; au contraire, ils n'ont jamais été aussi foisonnants. Mais cela n'a rien à voir avec les oppositions radicales qui concluaient, il y a quelques années, à la pluralité des sciences économiques. Il semble que l'on accepte aujourd'hui un langage commun qui rend possible la communication et donc la discussion entre les courants ou les différentes approches de la discipline. De surcroît, l'enrichissement des questions traitées et des résultats démontre que le cadre d'analyse standard (pour ne pas dire "dominant") est plus robuste et moins restrictif qu'il n'y paraissait.

Par ailleurs, ces approfondissements nous incitent à converser plus volontiers avec les autres sciences sociales, ce qui était une revendication constante de l'hétérodoxie. Dès lors que l'on veut dépasser les comportements de la microéconomie traditionnelle ou élargir les formes d'interdépendances qu'elle suppose, la relation avec ces autres disciplines devient plus nécessaire. En particulier, il est assez naturel de s'interroger sur la genèse et le fonctionnement des règles et des institutions. Et dans cette perspective le dialogue avec le droit, la science politique ou la sociologie peut être une source d'inspiration et d'élargissement de nos domaines d'études. Cela ne signifie pas pour autant que l'on aille vers une unification des sciences sociales : cette utopie est sans doute un rêve définitivement dépassé. A bien des égards on observe au contraire, que les démarches et les méthodes de chacune de ces sciences ont plutôt tendance à se différencier. Il importe donc de reconnaître et de respecter leur identité. Mais il reste que les regards qu'elles posent sur des questions qui peuvent leur être communes, sont complémentaires et méritent d'être confrontés[6].

Manifestement, les faux procès qui sont instruits contre une supposée "orthodoxie" se fondent sur une vision obsolète de la science économique. Il en est de même des malentendus qui ont alimenté, il y a deux ou trois ans, les débats sur l'enseignement de l'économie à l'Université. Car de fait les économistes ne travaillent pas principalement aujourd'hui sur des problèmes abstraits d'axiomatique à vocation purement esthétique. Pour l'essentiel leurs recherches portent sur des questions vives de politique économique auxquelles ils entendent apporter des réponses concrètes.

Un renouvellement de la politique économique

Contrairement à une idée trop répandue la théorie économique "dominante" n'a jamais eu pour but de justifier le laisser-faire. Ce n'était pas le projet de Walras et ce n'est pas non plus celui de la majorité de ceux qui s'en réclament aujourd'hui. La recherche économique contemporaine a au contraire accumulé un grand nombre d'arguments qui donnent à penser que les jeux de marchés doivent souvent être corrigés.

Mais il est vrai que le type d'interventionnisme qui s'accorde avec les questions que l'on vient d'évoquer est assez éloigné de la conception keynésienne de la régulation. On a, sans doute, exagéré la perte d'efficacité des politiques conjoncturelles[7]. Mais le problème principal ne consiste plus désormais à coordonner des macrodécisions par manipulation des déficits publics ou des taux d'intérêt. Il s'agit plutôt de réguler des économies dans lesquelles la fragmentation des groupes de décisions s'accompagne d'interdépendances plus nombreuses et plus complexes. Dans une situation d'hétérogénéité des agents et des marchés l'essentiel est de réduire des inadaptations de nature microéconomique. Les effets contextuels que l'on a précédemment décrits (le rôle du milieu social, de la place dans un réseau ...) appellent des politiques ciblées sur des groupes ou des aires géographiques bien identifiés. Ou encore, même si l'on peut contester (éventuellement trouver ridicules) les estimations qui situent le "chômage d'équilibre" en France, à 8 ou 9 %, on est obligé de reconnaître que les questions d'inadéquation entre offres et demandes de travail ou de coûts salariaux sont des affaires sérieuses.

Par conséquent, la séparation, qui est au cœur de la théorie keynésienne, entre les problèmes d'allocation des ressources et de régulation macroéconomique a beaucoup perdu de sa pertinence. On ne peut prétendre résoudre des déséquilibres d'apparence globale en ignorant les dysfonctionnements microscopiques qui les sous-tendent. Le soutien à la conjoncture peut créer les conditions d'un meilleur traitement (ce qui renforce l'idée d'un lien entre allocation et régulation), mais il ne suffit pas en général à les éliminer. Les solutions sont à rechercher dans les incitations capables de rendre compatibles les décisions décentralisées. Et si la dépense publique doit être pour cela mobilisée, sa destination importe plus que son impact sur la demande globale.

A cela, il faut ajouter les questions plus classiques d'économie publique (politiques d'environnement, production de services publics ...) qui prennent une importance grandissante dans les préoccupations des praticiens comme des chercheurs. La théorie des incitations a profondément renouvelé le traitement que l'on en fait : il ne s'agit plus de fixer des quotas ou de monopoliser certaines productions, mais plutôt de trouver des mécanismes de prix (ou des substituts) qui permettent de révéler les préférences, d'internaliser les externalités, de produire sous contrainte d'un cahier des charges[8]...

Un autre bon exemple de ces évolutions se trouve dans l'infléchissement du rôle des autorités monétaires. Jusqu'ici les Banques Centrales avaient toujours cloisonné (dans les principes et dans leurs pratiques) leurs interventions d'ordre macroéconomique d'une part et le contrôle des banques et des marchés financiers d'autre part. Or, elles s'intéressent de près désormais à la stabilité financière : elles revendiquent une responsabilité dans le contrôle du système bancaire et elles s'interrogent, même si elles refusent parfois de le connaître, sur l'utilité d'un lissage des prix des actifs boursiers ou immobiliers. Parce que la stabilité du système financier est certainement une des conditions de l'équilibre macroéconomique. Et aussi parce qu'elle permet un exercice plus efficace et moins contraint de la régulation globale. Ainsi, les autorités monétaires en arrivent à articuler deux types de missions qui semblaient de natures différentes. Il est même probable qu'elles se préoccuperont plus à l'avenir de la stabilité financière que de la stabilisation de l'inflation.

Tout cela pour tenter de convaincre qu'il y a derrière le foisonnement des recherches une réelle cohérence d'ensemble. Il est bien difficile de dire si tous ces développements convergeront vers une nouvelle façon de penser l'économie. Il se peut que le temps des théories générales soit désormais dépassé. Mais il est certain que ces travaux apportent des réponses fondées à des problèmes concrets, même si fréquemment ils en viennent à souligner la complexité des questions posées et la fragilité des solutions suggérées. Ce qui rend plus agaçant pour l'économiste les affirmations simplistes et péremptoires qui émaillent trop souvent les discours économiques d'origines diverses. Ou les caricatures qui décrivent notre discipline enfermée dans une axiomatique stérile, ignorante des faits et peu soucieuse des pratiques de politique économique.

Jean-Paul POLLIN

Professeur à l'Université d'Orléans

Ancien président de l'AFSE

 


Notes :

[1] Une petite partie de ces contributions (présentées sous forme condensée) est publiée dans un numéro spécial de la Revue Economique, au mois de mai de l'année suivante.

[2] Cf. L. Page "Des inégalités sociales aux inégalités scolaires : choix éducatifs et Prospect Theory", à paraître, Revue Economique, mai 2005.

[3] Cf. Ph. Askenazy et E. Morena Galbis "L'impact des changements technologiques et organisationnels sur les flux de main d'œuvre. Etude sur des établissements français", à paraître, Revue Economique, mai 2005.

[4] Cf. M. Duée "L'impact du chômage des parents sur le devenir des enfants", à paraître, Revue Economique, mai 2005.

[5] Cf. F. Fontaine "Inégalités sociales et inégalités salariales. Le rôle des réseaux de relations", à paraître, Revue Economique, mai 2005.

[6] Sur ce point on lira avec profit le numéro spécial de mars 2005 de la Revue Economique intitulé "Economie et sociologie : terrain de confrontation".

[7] Par exemple, O. Biau et E. Girard en estimant l'efficacité de la politique budgétaire en France, à partir d'un modèle VAR, montrent que le multiplicateur de la dépense publique à court terme reste élevé (1,4) avant de s'estomper sur le plus long terme. En revanche, l'impact d'une hausse des recettes publiques est à peine significatif (multiplicateur de -0,1).

Cf. "Politique budgétaire et dynamique économique en France : l'approche VAR structurel", à paraître, Revue Economique, mai 2005.

[8] Deux contributions au Congrès sont bien représentatives de cette démarche.

Cf. K. Jebsi et L. Thomas "Tarifications d'un bien soumis à la congestion" et S. Schartz "Position dominante sur un marché de permis différenciés", à paraître, Revue Economique, mai 2005.

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