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Collège de France : leçon inaugurale de la chaire "Théorie économique et organisation sociale"

Publié le 27/02/2006
Auteur(s) : Roger Guesnerie
Transcription de la leçon inaugurale de la chaire "Théorie économique et organisation sociale" par Roger Guesnerie, professeur au Collège de France. Cette ressource aborde la question du pouvoir d'influence des économistes, décline les orientations intellectuelles de la chaire, discute de notions économiques telles que l'économie publique et la relation entre Etat et Marché, avant de fournir une introduction aux thèmes de l'enseignement et de la recherche.

Une transcription de cette leçon a également été publiée sous forme papier par le Collège de France : GUESNERIE, Roger, Leçon inaugurale faite le jeudi 9 novembre 2000, Collège de France, Chaire de théorie économique et organisation sociale, 36 p., ISBN 2-7226-0060-9.

Introduction : quelle est la part de pouvoir d'influence des économistes ?

Monsieur l'Administrateur, chers Collègues, chers Amis, Mesdames, Messieurs,

Le public prête aux économistes un pouvoir d'influence, admiré ou jalousé, vanté ou suspecté, mais un pouvoir d'influence dont la réalité n'est pas pleinement établie, du moins si j'en juge par les déclarations divergentes de deux éminents représentants de la profession.

John Maynard Keynes, l'économiste sans doute le plus célèbre du siècle qui s'achève, est catégorique, les « idées des économistes et des philosophes politiques, qu'elles soient justes ou fausses, sont plus puissantes qu'on ne le croit généralement. A vrai dire, il n'y a pas grand chose d'autre qui gouverne le monde », et, ajoute-t-il, sans le savoir, les hommes politiques, sont souvent prisonniers des conceptions d'un « économiste défunt ».

Pour George Stigler, au contraire, l'abrogation des Corn Laws en 1846, un des événements les plus importants de l'histoire économique anglaise et peut être européenne du XIXe siècle ne doit rien à la réflexion savante : « si Cobden (l'économiste qui les a inspirées) avait bégayé en yiddish et si Peel, (le premier ministre qui les a mises en oeuvre) avait été un homme étroit et stupide, l'Angleterre n'en aurait pas moins pris la route du libre échange... ». Au travers, et au-delà de la question de l'influence des économistes, ces deux positions contrastées interrogent le statut de la réflexion économique, un sujet qui restera en filigrane de cette leçon inaugurale.

L'analyse de la logique des constructions savantes, l'examen de la lecture des faits économiques et sociaux à laquelle elles procèdent ou qu'elles déterminent, l'évaluation de la distance qu'elles prennent vis-à-vis de la pensée spontanée, telles seront les questions qui nourriront un certain nombre des méditations des deux parties qui vont suivre.

Pour introduire aux thèmes de l'enseignement et de la recherche, la deuxième partie discutera l'armature conceptuelle de l'économie publique, le champ de l'étude des relations entre l'Etat et le Marché. La première partie, quant à elle, pour mieux caractériser les orientations intellectuelles de la chaire, évoquera la singularité de la discipline toute entière.

Première partie : orientations intellectuelles de la chaire ; commentaires sur "Théorie économique et organisation sociale"

Cette première partie s'ouvre assez naturellement sur un exercice imposé de la leçon inaugurale, le commentaire de l'intitulé : «Théorie économique et organisation sociale»

Théorie économique

Le terme est voisin de celui d' « analyse économique », l'intitulé de la chaire d'Edmond Malinvaud. Ces deux catégories, théorie, analyse, sont des constructions dont par exemple, l'ouvrage de Joseph Schumpeter, « histoire de l'analyse économique », rend compte de façon approfondie ; en s'efforçant de ne pas trahir la grande fresque, il faut ici s'essayer à l'esquisse légère.

Trois exemples illustreront d'emblée la place de la déduction dans les débats fondateurs de la discipline au XIXe siècle et la constitution progressive du champ de l'argumentaire théorique - relatif à l'analyse des mécanismes plutôt qu'à l'observation des faits - en espace autonome de la discussion scientifique.

Tout d'abord, la mécanique de la rente foncière et de l'échange international est décortiquée par David Ricardo, l'ancêtre le plus évident, s'il en faut un, des théoriciens d'aujourd'hui. Second exemple, celui du débat sur les relations entre les prix de production et les valeurs travail qui a traversé le 19éme siècle ; son dernier avatar a pris la forme, vers 1950, de l'ouvrage de Piero Sraffa sur « la production de marchandises à l'aide de marchandises ». C'est la circularité que ce titre souligne, et les difficultés logiques qu'elle détermine qui ont fait la controverse. Troisième exemple, où la question logique prend une dimension qu'il faut sans doute appeler systémique, celui de la polémique qui a opposé les tenants de la stabilité de l'économie capitaliste et les avocats des thèses dites catastrophistes. D'un côté, Jean Baptiste Say, premier économiste titulaire d'une chaire au Collège de France, dont la célèbre formule « l'offre crée sa propre demande » est un joyau de condensé argumentaire. De l'autre, les thèses pessimistes de Jean Charles Sismondi : les écrits de Karl Marx leur fourniront à la fois des développements et une formidable caisse de résonance. Ici, le principal verdict empirique sollicité est l'hypothétique effondrement du capitalisme.

Ainsi, les économistes classiques ont débattu de théorie économique, mais sans la reconnaître comme catégorie. C'est plus tard Léon Walras qui assumera la revendication d'un espace autonome pour le raisonnement et la déduction : « en la matière qui nous occupe », disait il, (... ) « la théorie ne fournit que la formule abstraite ; c'est à l'observation et à l'expérience de donner aux coefficients de cette formule des valeurs concrètes ».

La séparation contemporaine théorique - empirique est donc un avatar du distinguo walrasien, mais son sens moderne renvoie au manifeste de la Société d'Econométrie, publié en 1933 dans le premier numéro d'Econometrica. La méthodologie économétrique, alors très minoritaire, a aujourd'hui une influence hégémonique dans beaucoup de régions du monde et de secteurs du savoir. La Société n'est pas un club de pensée étroit : avant la guerre, la liste de ses Présidents, Keynes l'a été, Schumpeter aussi, témoigne de son éclectisme scientifique. Son manifeste, dans les catégories de Kuhn et Lakatos, ne définit ni un paradigme, ni un programme de recherches. En militant pour une approche quantitative qui articule le « théorico-quantitatif », centré sur la construction de modèles, et « l'empirico-quantitatif », qui prendra dans la suite une forte dimension probabiliste et statistique, il prescrit certaines méthodes de la « science normale », mais sans prétendre la régir toute entière.

L'intitulé théorie économique fait donc référence à une catégorie établie, à une division du travail intellectuel largement acceptée sur la planète académique. La compétence que l'on me reconnaît dans la discipline est bien celle du théoricien, dont la raison d'être est la discussion critique et l'amélioration des schémas intellectuels de la discipline. A l'exception de quelques phases épisodiques de conseil de politique économique, à l'ombre institutionnelle du Commissariat Général du Plan, c'est bien de théorie économique dont traitent les travaux que j'ai effectués et qui m'ont valu quelques honneurs scientifiques, de ceux qui nourrissent les notoriétés toujours fragiles des spécialistes de sciences sociales, et parmi lesquels l'honneur de parler ce soir dans cette enceinte prestigieuse est le plus intimidant. C'est bien autour de théorie économique, et de la théorie économique contemporaine telle qu'elle se fait, se défait, se déconstruit et se reconstruit que je souhaite organiser mon enseignement et poursuivre ma recherche.

Deux mots encore sur la catégorie théorie

Même si Alfred Marshall avait plaidé, en son temps, la pertinence du modèle de la biologie, sans cependant joindre l'exemple à la parole, l'influence des sciences physiques dans le développement de la discipline fait sans doute écho au rêve positiviste de la « physique sociale ». Pourtant, le mimétisme dans la division du travail, qui vient d'être évoqué, et l'attention à la qualité du raisonnement qu'il reflète, sont paradoxalement plus justifiés par les différences entre économique et physique que par leurs similitudes.

Je m'explique. L'expérience contrôlée qui permet de réfuter les prémisses de théories dont le raisonnement est impeccable, a aussi, je présume, un grand pouvoir de nuisance vis-à-vis de celles qui, quelque soit la valeur des prémisses, seraient logiquement bancales. Mon sentiment qui appellerait plus ample discussion est que les événements sociaux qui sont moins « lisibles », car moins reproductibles, que les faits physiques, sont par là même, comment dire, plus amicaux, plus indulgents à l'erreur logique, une erreur que le sens commun mais aussi le discours savant abusé font aisément proliférer.

Il n'en reste pas moins que la division des champs détermine une aspiration à l'autonomie qui peut susciter la dérive. Qu'on s'entende, beaucoup de démarches théoriques, et je pense aux plus fécondes, procèdent à des constructions progressives qui ne sont pas passibles de sanctions empiriques immédiates. Elles constituent, pour le meilleur et le pire, des aventures intellectuelles. Cependant, l'évolution récente de la discipline accrédite un danger, celui que se développent, d'un côté, une réflexion ésotérique sur des mondes imaginaires, de l'autre, un traitement irréfléchi des données qui mise sur la puissance des outils. C'est un risque qu'Edmond Malinvaud a souligné et que les choix intellectuels de Werner Hildenbrand, théoricien exigeant, qui a été titulaire de la chaire Européenne du Collège de France en 1994, se sont appliqués à conjurer. Le regain récent des études où les aspects théoriques et empiriques sont mieux imbriqués incite à plus d'optimisme, mais l'unité intellectuelle de la discipline est un sujet suffisamment sensible, pour mériter, sous des formes qui tiennent compte des limites de mes compétences, un écho dans les enseignements de la chaire.

Organisation sociale

Le terme ouvre dans mon esprit deux perspectives différentes. D'un côté, la perspective du débat social sur les enjeux économiques de notre époque. De l'autre, celle du lien entre les enjeux économiques et les enjeux sociaux plus généraux, un problème qui convoque l'ensemble des sciences sociales.

Les enjeux économiques

L'attitude des économistes face à l'intervention dans le débat public varie. Selon une évaluation plausible, la moitié des lauréats du prix de sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, avaient pris part ou prenaient part à la discussion de politique économique. Ce qui veut dire que l'autre moitié ne le fait pas. La permanence de ce clivage est accréditée par l'histoire des chaires occupées au Collège par des économistes. Michel Chevalier, nommé en 1840, Saint Simonien militant fut aussi activement anti-protectionniste, Paul Leroy-Beaulieu qui occupa une chaire de 1880 à 1916 se fit le champion des conceptions libérales. Mais Charles Gide fut un avocat des coopératives de producteurs et François Perroux exprima toute sa vie une insatisfaction qui portait à la fois sur les théories et l'état du monde économique Certains dans cette salle se souviennent de la fougue corrosive avec laquelle Alfred Sauvy traitait de la démographie mais aussi de tous les sujets qui lui tenaient à coeur.

A l'inverse, Emile Levasseur, contemporain de Leroy-Beaulieu, géographe autant qu'économiste, François Simiand qui professa au Collège de 1932 à 1935, ont poursuivi des recherches dont le but n'était pas de répondre directement aux exigences de l'heure. Edmond Malinvaud lui-même a consacré son activité académique à la réflexion distanciée, mais ses interventions discrètes, comme par exemple le rapport Drèze-Malinvaud, ont eu une influence sur les politiques de l'emploi en Europe.

Tempérament mais aussi spécialité expliquent ces différences d'attitude. Par exemple, l'activité théorique s'accompagne souvent d'une approche circonspecte du débat public. L'honnêteté peut la commander, face à des dossiers hautement spécialisés. Mais la réticence est plus profonde. C'est la crainte que les compromis qu'exigent les choix de politiques économiques n'impliquent des compromissions de l'idéal de neutralité auquel la théorie pure aspire.

C'est une sensibilité toute différente qui a accompagné mes premiers pas dans la discipline. La tradition qui la portait, celles des ingénieurs-économistes, a été répertoriée par l'histoire de la pensée anglo-saxonne qui s'en est étonnée comme du produit exotique et improbable de deux exceptions françaises : les ingénieurs d'Etat et les Grandes Ecoles. A cette tradition s'attachent des théories influentes en économie, le surplus de Dupuit, les identités de Roy par exemple, ou hors de l'économie, la programmation dynamique de Massé. Mais la démarche était tendue vers la solution des problèmes économiques concrets que l'ingénieur rencontrait : «De la mesure de l'utilité des travaux publics », tel était le titre du mémoire célèbre de Jules Dupuit, un titre qui détonne parmi ceux des textes qui ont fait la pensée économique. A mi-chemin de l'isolement de la réflexion pure et d'une démarche, comme on dit en anglais, « problem-oriented », tirée par les questions économiques, je souhaite lier la théorie économique, qui constituera le coeur de mes enseignements, aux problèmes qui aujourd'hui la sollicitent : problèmes environnementaux globaux, Etat-Providence, nouvelle économie et mondialisation, voilà des thèmes sur les quels je reviendrai tout à l'heure. Ils constitueront non la trame, mais la toile de fond des enseignements de la chaire.

Lien entre enjeux économiques et enjeux sociaux

Le terme d'organisation sociale fait aussi écho à la dimension sociale des enjeux économiques, dont l'examen appelle les regards croisés de toutes les sciences de l'homme. L'établissement d'un dialogue entre disciplines, auquel la chaire tentera de contribuer, appelle en préalable une compréhension améliorée de leurs rapports, la confrontation de leurs méthodes et de leurs objets. L'intérêt que j'y porte reflète une conscience de l'altérité intellectuelle de la discipline économique qui s'est très largement forgée au contact des sciences sociales voisines. J'ai eu le privilège que le miroir où je crois me reconnaître économiste m'ait été tendu par des personnalités de premier plan, aux talents variés: la liste, qui mêle la notoriété et l'amitié, est loin d'être exhaustive, mais il me faut citer Pierre Bourdieu, découvert dans la lecture mais aussi l'échange direct sur la noblesse d'Etat et l'économie de l'habitat, François Furet, et sa tendresse acide pour ma discipline, Jean Claude Passeron, maître d'oeuvre de la réflexion pluridisciplinaire sur l'enquête et le récit, Raymond Boudon et Christian Baudelot, rencontrés dans les jurys d'entrée de l'Ecole Normale, ou encore Jean Claude Perrot ou Jacques Revel. L'image qu'ils m'ont donnée à voir de l'identité intellectuelle de la discipline renvoie à ses arêtes vives, mathématisation, rationalité, et autonomie. Autonomie et rationalité, dans cet ordre, appellent, dès maintenant, un bref commentaire.

A défaut de la science sociale réunifiée dont rêvait Auguste Comte, la spécialisation des objets à laquelle son éclatement a conduit, a suscité des interrogations et l'on sait les convictions fortes de Pierre Bourdieu sur ce sujet et la manière dont elles animent son oeuvre. Sans voir, comme certains, dans la science économique la « grammaire universelle des sciences sociales », la fécondité scientifique de la délimitation de son objet me semble avérée. Mais on ne peut nier que ses choix opératoires fixent des bornes à l'ambition normative ; l'étude de la richesse des Nations, ou celle de l'allocation des ressources rares, aucune des définitions de la discipline n'évite une focalisation sur la dimension matérielle, et pourtant, « l'homme ne vit pas seulement de pain ».

En ce qui concerne l'hypothèse de rationalité, facteur convenu de l'identité de la discipline, la clarification des relations inter disciplinaire requiert d'en préciser mieux encore la portée. Rationalité de l'intérêt et rationalité altruiste, rationalité du comportement et rationalité des attentes, rationalité de l'action ou de l'interaction, rationalité collective et rationalité individuelle, les enjeux de la rationalité se jouent sur de multiples terrains qu'il faut déminer tour à tour, dont il faut reconnaître la variété, les croisements et les limites exactes.

La confrontation entre faits et théories : des limites de la méthodologie économétrique

Après avoir commenté l'intitulé de la chaire et sa perspective, et avant d'aborder plus en détail les thèmes de l'enseignement et de la recherche, il me faut revenir encore sur les articulations entre l'observation et la réflexion, les faits et les théories, l'histoire et la pensée. J'appelle votre indulgence pour l'aridité probable de cette réflexion. Elle précédera quelques considérations plus détendues sur la mathématisation.

Les faits économiques ne relèvent pas de l'expérimentation directe qui fait la fécondité de la méthode des sciences de la nature, ils ne peuvent être généralement reproduits à conditions fixées ou mieux encore changés de façon contrôlée. Ils sont, comme le sont les faits sociaux en général, des événements singuliers. L'appréciation des « choses égales par ailleurs », qui permet d'invoquer une forme de répétition, est toujours délicate. A vrai dire il est abusif d'utiliser le même mot, répétition, pour désigner d'une part, la reproduction de l'expérience de Morley Michelson, aujourd'hui, plus de 110 ans après sa première réalisation et d'autre part la réapparition d'une crise financière (disons pour s'en tenir à des événements proches la crise du peso de 1994 et la crise asiatique de 1998). L'évaluation du degré de similarité des événements, et donc de la légitimité des comparaisons qu'ils permettent, pour construire une quasi-expérience, repose sur des opérations mentales dont le fondement empirique de dernière instance reste souvent ambigu.

Disons le clairement, le protocole de confrontation des théories aux faits que propose la méthodologie économétrique - calibrer les modèles sur les faits passés, comparer leurs qualités prédictives - est moins ferme qu'il n'y paraît. J'en vois deux raisons.

D'abord, ce protocole élude largement la question de la temporalité, qui commande la relation à la répétitivité et qui est souvent mise en avant par les autres sciences sociales. Je pense ici bien sûr aux « temps long » de Fernand Braudel, mais aussi, par exemple à Jean Claude Passeron. Son ouvrage sur « le Raisonnement Sociologique » situe la singularité des événements auxquels sont confrontées ce qu'il appelle les sciences « historiques », comme le serait la Sociologie, dans « l'espace non Poppérien du raisonnement naturel » quand la science économique pourrait plus légitimement invoquer la répétition et s'inscrire, dans un espace dont l'adjectif « Poppérien » fournit une qualification discutable mais évocatrice. Même si l'analyse de Passeron se développe au sein d'une vision épistémologique plus large que je ne peux qu'évoquer ici, elle invite à un examen comparatif de la spécificité de la pratique de ma discipline : pourquoi et dans quel sens les économistes pourraient ils plus invoquer la répétition que ne le peuvent les sociologues et en quoi l'histoire et l'anthropologie seraient elles à cet égard plus proches de la sociologie ? Voilà une question qui relève à la fois de l'approfondissement disciplinaire et du dialogue interdisciplinaire souhaité auparavant.

Un départ flou entre ce qui doit être pris comme donné et ce qui doit être validé empiriquement est une seconde raison de la fermeté insuffisante de la méthodologie économétrique. Elle s'est ainsi accommodée, pour se limiter à deux épistémologies explicitées, des positions opposées de « l'instrumentalisme méthodologique » de Milton Friedman, pour qui les faits servent à tester les conclusions des théories et non directement leurs prémisses, et de « l'opérationalisme » de Paul Samuelson, qui veut partir non de la préférence abstraite, mais de la « préférence révélée ».

Analogie avec la physique : limites de la scientificité des théories économiques ; faits et représentations ; prédictibilité limitée, faits "saillants"

Ces remarques n'épuisent pas le sujet, mais les deux observations que je vais y ajouter sont destinées non pas tant à compléter le tableau, qu'à en déplacer la perspective, en espérant ainsi l'améliorer. Toutes les deux sollicitent l'analogie avec la physique, et toutes deux rebondissent sur les limites de cette analogie.

Les agents individualisés de la théorie micro-économique sont des sortes d'atomes sociaux, devrais je plutôt dire des molécules ?, dotés de raisons d'agir et de réagir. Mais ces raisons d'agir procèdent à la fois de motivations et, j'utilise ici le mot en un sens un peu vague, de représentations. Par exemple la représentation de l'avenir de l'entrepreneur, l'état des affaires et de la concurrence détermine l'investissement. Les représentations modifient donc le présent mais aussi en ricochet, l'avenir lui-même. Les croisements complexes des représentations de l'avenir économique et des faits constituent une sorte de noeud gordien. L'hypothèse d'anticipations rationnelles, qui affirme que la prédiction sur laquelle se fondent les agents économiques est statistiquement non biaisée, le tranche. Elle le ferait même, si l'on en croît certains des commentaires approbateurs qu'elle a suscités, en faisant dériver la vérité des représentations de la rationalité des motivations : la rationalité individuelle implique la rationalité des anticipations. L'argument fera mouche dans la profession, mais il est inexact, l'hypothèse d'anticipations rationnelles, tout comme « l'équilibre de Nash » en théorie des jeux, ne constituent pas des conséquences logiques de la rationalité individuelle, mais au mieux dérivent d'une hypothèse plus forte : celle, au sens du philosophe Davis Lewis, de la Connaissance Commune de la Rationalité. C'est plutôt de cette dernière hypothèse même si elle n'est pas nécessairement toujours plausible, dont il faut partir pour explorer les limites de la logique rationnelle, pour marquer ses frontières extrêmes et donc baliser le territoire légitime d'une certaine forme de rationalité limitée, celle qui est fille de la prédictibilité limitée. Voilà, inutile de le souligner, une vraie question pour toutes les sciences sociales.

Les représentations dont j'ai parlé sont contingentes à un environnement fixé. Pour prolonger ma métaphore, les « atomes sociaux » ne différent pas seulement des atomes du monde physique par les représentations qu'ils se donnent de cet environnement ; ils peuvent aussi le changer, c'est à dire modifier les règles du jeu, les institutions et l'organisation économique elle-même. Leurs représentations doivent donc aussi rendre compte des effets de modifications endogènes du système sur son fonctionnement, c'est à dire porter sur la conception générale du monde économique, celle-là même qu'avaient à l'esprit Keynes et Stigler dans les citations introductives : Keynes pensaient que ces conceptions générales étaient entièrement tributaires de la pensée savante, quand Stigler y voyait le produit de l'évidence spontanée qui se dégage des perceptions empiriques intéressées.

Keynes n'avait pas tort. Nos schémas mentaux, en l'occurrence ceux qui déterminent notre compréhension du fonctionnement de l'économie, ne sont que lentement malléables et qu'ils ont une hystérèse considérable. De fait, le réaménagement des conceptions intellectuelles repose largement sur ceux qui en font raison d'être et profession. Il est vrai aussi que la compétition des idées s'accompagne de résurgences qui remettent sur la sellette des « économistes défunts ».

Mais les expériences qui peuvent nourrir ces représentations que je viens d'évoquer, peut-on les appeler « systémiques » ?, ne sont ni des expériences contrôlées, ni nécessairement des quasi expériences, mais parfois des expériences singulières dans le temps long ou semi-long de l'histoire. L'effort de mise à jour des représentations sur les grandes questions est mu non par la seule vigueur de la pensée, de l'élaboration savante, de l'observation sophistiquée, ou bien encore par la pesanteur du quotidien, comme le pensait sans doute Stigler, mais aussi par la force de faits saillants ou traumatiques dont, à tort ou à raison, le message s'impose universellement et fait basculer l'opinion générale.

La grande dépression des années trente, l'effondrement du système soviétique sont, à cet égard, les deux faits les plus saillants du 20ème siècle. Le premier a imposé l'idée de l'impuissance des régulations spontanées du marché et de la nécessité d'interventions étatiques. L'échec du système de planification centralisée à rivaliser pour la production de richesses avec le système des économies de marché du capitalisme occidental développé, lentement perçu par les spécialistes, a été accrédité auprès du grand public par la chute politique du régime soviétique. Le discrédit des solutions de l'organisation centralisée qui en a résulté, et qui s'est parfois étendu, à tort ou à raison, à l'action gouvernementale en général, ne tient pas, en tant que tel, à une force de conviction savante, mais simplement à l'incapacité des économistes vivants à atténuer la perception de l'exemplarité d'un échec spectaculaire. A vrai dire, la pensée savante en a été tout autant affectée que la pensée commune. Après la grande dépression, l'intervention était devenue un de ses leitmotivs, aujourd'hui, elle s'est en partie reportée de la critique du marché vers celle du gouvernement.

Epistémologie de la modélisation

Le rôle des mathématiques dans la discipline est un vieux problème qu'une sorte de Yalta semblait avoir réglé. D'un côté, une reconnaissance des acquis et du caractère irréversible de la mathématisation, de l'autre, un acquiescement à l'incertitude présente sur l'ampleur et les formes futures qu'elle prendra. Mais s'il n'en est rien, voici quelques mots, qui seront rassurez-vous, les plus littéraires possibles.

Qui peut récuser l'utilité des outils de la statistique pour traiter un matériau quantitatif abondant ? Et je ne parle pas ici exclusivement d'économie. Le soin extrême que met Emile Durkheim dans le commentaire des statistiques sur le suicide dans l'ouvrage célèbre qu'il y a consacré, illustre à la fois l'intuition d'un grand esprit et l'aide considérable que cette intuition aurait reçue d'outils probabilistes adaptés.

Mais c'est bien sûr, la modélisation des phénomènes qui est d'abord en cause, et l'altérité intellectuelle qu'elle détermine, parfois assimilée à la superbe. En soulignant les difficultés logiques et systémiques des questions dont l'examen a déterminé le tour qu'a pris la science économique naissante au XIXème siècle, j'ai dit ce qui compte le plus. En deux mots, et pour détourner une formule célèbre, la formalisation n'est que le prolongement du raisonnement par d'autres moyens.

Complétons par deux ou trois remarques plus subalternes.

D'abord, la réussite de la modélisation, un art tout entier fondé sur la qualité du dialogue entre la logique et l'intuition économique, ne se juge pas à l'aune de la sophistication. Les mathématiques utilisées peuvent être difficiles : après la seconde guerre mondiale, le travail critique des schémas intellectuels, de critique interne comme on disait dans les années 70, a fait appel à toutes les ressources d'outils nouvellement forgés en topologie ou analyse convexe etc... Mais les mathématiques pertinentes peuvent être élémentaires : elles n'en restent pas moins utiles A l'inverse, elles peuvent être inexistantes : en réfléchissant sur la croissance potentielle d'une économie, Karl. Marx, si l'on en croît Michio Morishima, aurait eu l'intuition anticipée du théorème de Perron-Frobenius, qui entrera dans la littérature mathématique seulement un peu avant 1910. Mais, comme l'ont montré Gilbert Abraham-Fois et Emeric Lendjel, c'est l'abbé Potron, jésuite polytechnicien, spécialiste de la théorie des groupes finis et apôtre probable du catholicisme social qui, très peu de temps après la publication mathématique, comprendra le parti qu'on peut et explicitera peu à peu des relations-clés entre prix, taux de salaires et taux de profit. Viendront plus tard Debreu et Herstein.

Ensuite, au-delà de l'épistémologie qui en marque la nécessité, il faudrait pour apprécier convenablement la mathématisation, mieux comprendre l'histoire voire la sociologie intellectuelle de la discipline. Dans le climat des controverses qu'avait exacerbées la confrontation des systèmes économiques rivaux, dans une discipline plus ouverte à tout l'éventail des sensibilités politiques que d'autres, la modélisation et la statistique ont fourni aux chercheurs à la fois un cocon protecteur et un espace de laïcité intellectuelle. Cette « insupportable objectivité qui empêche tant de gens de vivre », comme disait Tchekov, leur a valu les méfiances opposées de Friedrich Hayek et d'une partie de ceux qui espéraient dans le « grand soir ».

Enfin, si les succès les plus incontestables de la modélisation mathématique ont été obtenus dans le registre de la généralisation, la pratique actuelle, qui en fait la lingua franca de l'analyse économique, est parfois plus problématique. Devrais-je avouer m'être demandé plus d'une fois ce que les équations développées ajoutaient à certains propos ? Mais puisque l'on est tenté de rejouer aujourd'hui « les animaux malades de la peste », avec la mondialisation dans le rôle de la peste et la mathématisation comme âne émissaire, il n'est pas opportun, si l'on suit La Fontaine, de concéder le moindre diable tentateur, le moindre carré d'herbe tendre. Il faut en appeler à l'éloquence des plus incontestables cautions littéraires. A Charles Baudelaire, sans doute à son corps défendant, pour me convaincre de ce qu'il disait du poète, « déchiffreur de l'universelle analogie », constitue aussi une forte et belle définition du langage mathématique. Au Charles Péguy de la Revue Socialiste, que son enthousiasme néophyte à la lecture de Walras amène à une intuition essentielle : « L'ancienne économie politique arrivait très vite à des propositions très simples, assez vagues, en partie fausses et ne pouvait avancer tandis que la nouvelle économie est constituée pour progresser régulièrement, indéfiniment ». La communication du savoir interne et la capacité de la discipline à l'accumuler, ont été grandement favorisés par le recours au langage formalisé. Mais la discipline s'en est trouvée plus isolée, une situation qui appelle l'intensification de l'effort pédagogique.

Deuxième partie : économie publique ; relation entre Etat et Marché ; introduction aux thèmes de l'enseignement et de la recherche

J'en viens à la seconde partie, c'est à dire après l'exposé des orientations générales de la chaire, celui des thèmes qui y seront abordés. Le thème privilégié, celui du Marché de l'Etat et de leurs frontières, est large : il intéresse toute réflexion sur le système d'économie mixte qui prévaut aujourd'hui sur toute la planète.

Passé

L'économie de Marché est une réalité ancienne. La galerie de ses héros successifs, du marchand de la route de la soie au trader moderne, en passant par l'entrepreneur Schumpetérien, donne une première idée de la variété de ses avatars historiques. Pour les classer sans doute faudrait-il l'équivalent d'un tableau de Mendeleïev à multiples entrées. Le noyau dur des singularités modernes du marché s'affiche en contrepoint des tentatives faites au 20ième siècle pour lui substituer la planification centralisée.

Les prix : outils de calcul ; concrétisation de la contrainte budgétaire ; processus algorithmique

En premier lieu, les prix, ne sont pas seulement des prix de compte, comme ils l'étaient dans la planification soviétique, mais des outils de calcul économique pour les agents. Ensuite, la contrainte budgétaire n'est pas « molle », comme elle l'était dans l'économie hongroise des années 70 : le profit est donc un profit réel non fictif. Enfin, les prix ne sont pas des grandeurs administrées, mais le produit d'un processus algorithmique qui fait interagir des milliers de marchés de biens élémentaires et qui agrège de manière plus ou mois satisfaisante la multitude d'informations détenues par les agents décentralisés.

Etat et Marché : complémentarité

Etat et Marché relèvent de formes d'organisation dont les relations tiennent au mois autant de la complémentarité que de l'antagonisme : c'est l'Etat qui permet le Marché en assurant les infrastructures juridiques et matérielles nécessaires à son développement, tant l'histoire que la théorie le rappellent abondamment, même si les conseillers en transition, ne l'ont pas suffisamment retenu, en particulier dans l'ancienne Union Soviétique.

Mais l'ampleur des régulations collectives qu'appelle le Marché reste sujette à des controverses. Pour les aborder, je vais privilégier, Keynes plutôt que Stigler si l'on veut, l'examen de l'évolution des conceptions savantes du rôle économique de l'Etat, et d'abord celles qui relèvent, pour reprendre le vocabulaire de Serge Kolm, de l'économie publique, un champ dont se réclame une partie de ma recherche. C'est la logique interne de la transformation de ces conceptions, qui sera mon fil conducteur. Restera alors à évoquer les défis auxquels les grands problèmes de notre époque les soumettent.

Mon inventaire du passé ne prétend pas à l'exhaustivité : il vise principalement à illustrer la forte imbrication du rôle économique fixé à l'Etat et de la conception du Marché qui l'accompagne, une imbrication que fait clairement apparaître l'articulation explicite de leurs rapports, à laquelle la réflexion savante doit procéder. La leçon que je prétends en tirer pourtant ne s'applique pas aux seuls schémas savants mais aussi à toute action réformatrice. Faute de comprendre, comme on dit, les contraintes du Marché, celle ci prend le risque d'osciller entre la dénonciation incantatoire et la soumission passive aux dites « contraintes ».

Grille de lecture walrasienne

La grille de lecture walrasienne du marché est datée, mais fournit un guide cohérent à l'intervention de l'Etat. C'est celui de la nouvelle « économie du bien-être » des années soixante qui décrypte l'intervention du Gouvernement, en creux pourrait-on dire, comme réponse aux défaillances, aux échecs du Marché. L'efficacité prêtée au Marché, non seulement sur chacun de ses segments isolés, mais dans l'ensemble que constitue le secteur de la production, dès lors que les rendements n'y sont pas croissants, et le secteur de la consommation, est souvent mal comprise. C'est l'efficacité au sens faible du mot souligné par Wilfredo Pareto, c'est à dire l'absence d'alternative viable unanimement préférée. La régulation marchande que permet « l'exclusion d'usage » ne s'applique pas aux biens collectifs qui sont tels que « chacun en a sa part et tous l'ont tout entier », comme disait Victor Hugo. Ils appellent comme les externalités, une catégorie voisine, une forme de régulation sociale. L'impossibilité d'une organisation concurrentielle des secteurs où les rendements d'échelle créent un « monopole naturel » justifie aussi, dans cette logique, l'intervention dans la production. « Last but not least », la correction de la distribution spontanée du revenu, socialement ou politiquement souhaitée, peut être effectuée par des transferts forfaitaires, ou par exemple, comme Walras le préconisait, par l'appropriation publique de la rente foncière. Notons que l'action redistributive ici ne relève pas d'un échec du marché, stricto sensu, sauf à voir dans les tendances souvent inégalitaires des marchés des facteurs une défaillance à satisfaire la « passion de l'égalité » qui, selon Alexis Tocqueville, anime les sociétés démocratiques.

Parenthèse sémantique : néolibéral / néo-classique

Ouvrons ici deux parenthèses sémantiques. D'abord, on peut sans doute qualifier la conception normative qui vient d'être esquissée, de néolibérale, dès lors que le terme désigne une acceptation raisonnée d'un champ pour le Marché. Mais, si par ce terme l'on veut suggérer l'impuissance ou l'indifférence aux questions de redistribution du revenu, le malentendu est total : c'est, de toutes les conceptions qui seront évoquées, celle qui fixe le moins de contraintes à une redistribution du revenu primaire qui est ici censée être effectuée sans coûts économiques. J'ai aussi hésité à l'appeler néo-classique. Car les sens dans lesquels on utilise ce mot, sont multiples. Ils sont parfois contradictoires : le sens de successeurs des classiques, que je suis enclin à retenir, est incompatible avec la pratique sémantique courante des années 60 qui lui faisait désigner la synthèse de Keynes et de ses prédécesseurs. Ces sens sont aussi très variés, mal dégagées des connotations que le mot charrie et qui parfois incertaines, (« néo- libéral »), souvent véhiculent des idées largement indépendantes, (utilisateur des mathématiques, tenant de l'individualisme méthodologique, libéral et j'en passe). Cette multiplicité des significations entretient une confusion qui recommande une utilisation à toute la moins précautionneuse du vocable.

En contrepoint de Walras, sollicitons très brièvement et dans l'ordre inverse de l'ordre chronologique Hayek, Schumpeter et Marx. Qu'on se rassure, il ne s'agit pas d'asséner trois jugements définitifs sur chacun de ces grands penseurs : il faut seulement souligner, par de nouvelles touches, la gémellité inévitable des conceptions du Marché qu'ils avaient et des formes de l'action de l'Etat qu'ils préconisaient ou, dans le cas de Marx, que l'histoire leur a associées.

Hayek

Frederik Hayek et l'Ecole autrichienne par exemple, voient dans le Marché le produit de la sélection naturelle des institutions. Selon eux, la logique des mécanismes de cette sélection nous est inaccessible et le volontarisme est non seulement inefficace mais dangereux ; L'Etat optimal est proche de l'Etat minimal. On peut, sans adhérer aucunement à cette tradition libérale, regretter la jachère dans laquelle est laissée sur le terrain intellectuel français, jachère sans doute plus préjudiciable que favorable à la qualité de notre débat public.

Schumpeter

Joseph Schumpeter, l'auteur de « Capitalisme, Socialisme et Démocratie » admirait Léon Walras, mais avait une vision entièrement différente du rôle des monopoles. Il voyait dans leurs profits, pour parodier une formule célèbre, « le progrès technique de demain et la production d'après demain ». Silicon Valley et la « nouvelle économie » conduisent à amender, c'est un euphémisme, la vision Schumpetérienne. Mon propos est simplement de suggérer ici l'hétérodoxie radicale des politiques de la concurrence que cette conception appelle.

Marx

Karl Marx voyait l'économie de son époque comme un conglomérat de secteurs qui produisent selon des techniques rigides, où les salaires sont fixés au minimum vital, où les prix reflètent les caractéristiques de la production mais aussi les niveaux de taux de profit dont l'évolution est soumise aux aléas d'une accumulation myope. Marx ne s'est pas prononcé sur les formes souhaitables de Gouvernement, et s'il l'avait fait, c'eût été sans nécessairement adhérer au point de vue strictement économique adopté ici. Il ignorait aussi le sentiment moderne qui réinterprète le monde qu'il décrivait, dans nos catégories, sommairement mais incontestablement, un monde ou l'incitation et les choix décentralisés jouent des rôles mineurs, ou les choix de consommation sont inexistants, ou la coordination des anticipations est gravement défaillante. Dans un tel monde, mais a-t-il jamais existé ?, la régulation centralisée des quantités, celle que permet le Gosplan, aurait vraisemblablement été le terme supérieur de l'alternative organisationnelle.

Présent

Passons au présent. Une certaine désuétude de la nouvelle économie du bien-être est le fruit paradoxal de la rénovation des schémas walrasiens. Les transformations que cette rénovation a mises en branle ont produit une nouvelle économie publique, faut il s'y référer comme l'économie du bien être nouvelle au carré, comme on l'appelle parfois, ou bien « l'économie publique standard étendue » ? Quoiqu'il en soit, la vision enrichie qu'elle propose du marché, s'accompagne d'un allongement considérable de la liste de ses dysfonctionnements potentiels. Trois exemples, liés à ma propre recherche, illustreront l'affirmation.

1er exemple : Les prix et coûts sociaux ; quels écarts ?

Voici le premier, qui fait écho à un lointain avatar du débat sur les prix et valeurs : les prix, disait Marcel Boiteux, « doivent dire les coûts comme les horloges disent l'heure », nous savons aujourd'hui qu'ils ne disent que rarement l'heure exacte, en d'autres termes, qu'ils ne fournissent qu'une approximation souvent grossière des coûts sociaux sur lesquels il faudrait idéalement fonder le calcul économique.et que la distorsion a des causes multiples.

2ème exemple : La séparation ["efficacité" / "équité"] est elle caduque

En second lieu, la séparation des registres de l'efficacité et de l'équité, au sens rendu précis par le « deuxième théorème de l'économie normative », est aujourd'hui théoriquement caduque : c'était déjà il y a plus de 25 ans la principale leçon des travaux que j'avais effectué sur les économies à rendements croissants, ou la distribution du revenu affectait non seulement la répartition du gâteau mais aussi sa taille.

3ème exemple : La tradition sociale démocrate sur l'économie publique

En troisième lieu, un pont a été établi entre la tradition savante de l'économie publique et la tradition sociale démocrate qui a dominé la culture politique Européenne de cette fin de siècle. Cette dernière a subi plusieurs influences savantes : sa réticence vis à vis du marché du travail est héritée du marxisme, avec la nouvelle économie du bien être, elle partage une sensibilité à la redistribution et une certaine acceptation du marché, au moins pour les biens, mais c'est plutôt du mouvement social que viennent ses préoccupations assurantielles qui sont derrière la construction de l'Etat-Providence. « L'économie publique standard étendue », pour reprendre ce vocabulaire, fait aujourd'hui écho à toutes ces questions et en donne une vision intégrée. L'Etat y est vu comme arbitre entre générations et mutuelle de dernier ressort. Et conformément à l'intuition social-démocrate, la redistribution, dont les limites sont mieux comprises, s'y joue non seulement sur le terrain de la fiscalité directe, mais aussi sur celui des marchés de facteurs et donc, égalisation du prix des facteurs oblige, jusqu'à un certain point, sur celui des marchés de biens.

Conclusions sur les défaillances du marché, de la planification et de la concurrence maximale

Le décapage critique des mécanismes de Marché, auquel je viens de faire référence, a deux effets opposés, d'une part, il multiplie dans son principe les raisons de l'intervention, d'autre part, il en rend la mise en oeuvre plus délicate. Au stade actuel de nos connaissances, et je parle de connaissances sur les mécanismes et pas seulement sur les coefficients numériques, le sens des actions correctrices est très souvent ambigu, les objectifs fussent ils bien définis. L'échec du marché peut alors s'accompagner d'un échec concomitant de l'Etat, qui tient à une défaillance du savoir. L'exposé de la difficulté ne reflète aucun biais anti-étatique, mais invite à réévaluer les mérites relatifs du marché. Celui-ci n'est plus un first best, le meilleur des mondes possibles compte tenu des contraintes techniques et des raretés, même un second best, un pis-aller qu'on obtient en tenant compte des contraintes d'information. Ajoutant les contraintes que l'adjectif « cognitives » évoque le moins imparfaitement, le marché apparaît plutôt comme un third best. Presque, comme la démocratie selon Churchill, « le pire système à l'exception de tous les autres ».

Mais, plus que par les défaillances du savoir, la foi théorique en l'intervention de l'Etat a été ébranlée par la mise en cause de la fiction du planificateur bienveillant, souvent omniscient autour duquel l'économie du bien être organisait son étude du Gouvernement. L'omniscience, première cible des attaques, était dira t'on une cible facile, tant l'équivalence de la planification centralisée et du marché, qu'elle permettait d'établir, était peu plausible. Pourtant, il a fallu que se développe la compréhension des asymétries d'information, qui signale le handicap informationnel, et non cognitif cette fois, que la dispersion et l'appropriation décentralisée de l'information impliquent, pour que la perte de foi dans les mérites de la planification centralisée soit au moins partiellement rationalisée.

Mais c'est la bienveillance du planificateur ou du Gouvernement, axiome de base de toute l'économie publique qui a été soumise à la critique la plus radicale issue de la revivification de traditions soupçonneuses de l'Etat. A l'action publique vue comme recherche de l'intérêt général, le soupçon substitue l'action publique détournée : les bureaux gouvernementaux sont « capturés » par ceux dont ils ont la charge, l'intérêt public est un alibi à l'intérêt des agents publics, les lobbies manipulent le législateur, etc. Ces travaux appellent des objections, l'une technique, que la présence des intérêts catégoriels dans le choix politique n'est pas, en soi, synonyme de la perversion de l'intérêt général par les intérêts particuliers. L'autre, plus fondamentale, qu'on a souvent adressée à la discipline toute entière, de dissoudre, par une auto-réalisation perverse, la part désintéressée des conduites humaines, en l'occurrence ici le sens du service public à la réalité duquel je continue à croire.

Il est clair, cependant, que les dysfonctionnements des organisations publiques méritent examen. Après tout, l'étude des défaillances du Marché ne l'a pas complètement desservi, alors que l'absence d'une théorie symétrique, celle des défaillances de la Planification a au contraire handicapé celle ci.

Voici pour les conceptions savantes. Comment ont elles influencé les politiques économiques ? L'examen, dans le contexte français, des évolutions des modalités de l'intervention dans la production, permettra d'esquisser une réponse. Le déplacement observé de l'intervention directe vers des procédures de régulation à l'anglo-saxonne, n'est sans doute pas explicable par le soupçon de détournement, qui sauf à en voir l'ombre portée dans certaines politiques européennes, a peu touché notre pays. C'est bien la conscience d'une certaine « défaillance du savoir », plutôt qu'une défaillance de la volonté, qui a, à mon sens, suscité le scepticisme du milieu des années 80. Mais le facteur sans doute le plus déterminant des évolutions a bien été, Stigler marque des points, les modifications des conditions objectives de l'action publique. Dans notre pays après la seconde guerre mondiale, la reconstruction de secteurs de base et l'absence de marchés financiers, autant sinon plus que la présence de monopoles naturels, expliquent les contours des nationalisations. Reconstruction accomplie et les marchés financiers puissants, se conjuguent ici avec l'apparition de nouvelles techniques, téléphone mobile par exemple, qui effacent le « monopole naturel ».

A vrai dire la créativité technique et la multiplication des biens marchands, dont une partie croissante, dans une Société d'abondance, relèvent de ce que l'on considérait autrefois comme le superflu, sont deux aspects jumeaux de la banalisation des opérations de production qui renforce la légitimité à les soumettre à la concurrence. L'hymne intégriste à la concurrence, que détermine la fascination de la tension créatrice qu'elle stimule, appelle cependant de sérieuses réserves. Rien n'indique que la concurrence optimale est la concurrence maximale. En l'absence des marchés complets que suggère la théorie, le rythme de création destructrice qu'impose son exacerbation engendre des coûts sociaux, qui sont imparfaitement, voire très imparfaitement, internalisés, excusez le jargon, mais je l'espère suffisamment évocateur.

Avenir

Voici pour le passé et le présent de nos conceptions de l'action économique de l'Etat. Qu'en sera-t-il de l'avenir ?

Conceptions savantes

Les schémas walrasiens rénovés n'ont pas, on l'a déjà noté, bloqué l'évolution. Loin de s'ériger en « l'horizon indépassable de notre culture » ils sont plutôt devenus le camp de base d'où partent, Jacques Lesourne après Jean-Paul Sartre, les « mille sentiers de l'avenir » de la discipline.

Ces sentiers seront les itinéraires privilégiés des enseignements de la chaire. J'aurais souhaité vous faire rapidement découvrir plusieurs d'entre eux. Par exemple celui ouvert par l'étude de la dimension contractuelle des relations économiques, qui à l'uniformité de l'équilibre partiel traditionnel substitue la galerie variée du marché du travail, de l'assurance, des « voitures d'occasion ». Ou encore, ces sentiers à destination plus sectorielle mais essentiels à notre temps, progrès technique, éducation, où le savoir s'accumule de façon ordonnée par des « logiciels » améliorés. Et au moins évoquer les progrès lents mais perceptibles de notre compréhension du développement, qui font espérer un relais enfin efficace à l'indignation que suscite l'inégalité dans le monde, qui, sans le soutien du savoir, serait condamnée ou bien à l'impuissance ou bien à l'erreur.

Mettons cependant un instant nos pas dans un autre chemin : il s'enfonce dans les frondaisons mais s'ouvre par une allée qui nous introduit à une région déjà évoquée, celle des anticipations des agents économiques. Ces anticipations étaient au coeur des préoccupations de Keynes qui voyait la Bourse comme un casino, et déplorait le « disappointment of reasonable business expectations ». La révolution des anticipations rationnelles, et la montée hégémonique de l'hypothèse dans la théorie économique formalisée, ont été à cet égard une contre-révolution scientifique, telles que Serge Moscovici les a identifiées. La rationalité des anticipations mine l'argument de Keynes, et, maillon manquant entre le modèle statique d'Arrow Debreu et la version inter temporelle de Walras, absout le marché de toute défaillance systématique de coordination. Mais le dernier mot est loin d'être dit : les marchés incomplets modifient la perspective, les équilibres à tâches solaires, où se manifeste un effet oedipe sophistiqué, la troublent considérablement ; et la nécessité d'expliquer la coordination, et non seulement de la prédéterminer, retournent la charge de la preuve. Le sentier nous éloigne beaucoup du premier Robert Lucas. Après la contre révolution, revoilà l'air plus allègre de la révolution, d'une révolution où les brisures du savoir viendront de son accumulation et non de sa destruction.

Questions économiques contemporaines

Mais, au-delà de la dynamique propre des conceptions savantes, ce sont les sollicitations des questions économiques contemporaines qui régénéreront peut être nos schémas intellectuels. J'en évoquerai trois.

1. Globalisation économique et concurrence mondiale

Première évidence, l'action des Etats-nations s'inscrit dans un contexte de « globalisation économique » qui en rétrécit les marges de manoeuvre. Que les flux d'échanges réels ou financiers restent polarisés par l'appartenance nationale plus que par la proximité géographique, que les échanges avec le tiers monde restent limités, ne doit pas faire illusion : les marchés nationaux sont devenus « contestables », soumis à contestation dirait on en français, et la concurrence est aujourd'hui mondiale. Cette mondialisation suscite craintes et espoirs, l'espoir étant souvent du coté du Sud, qui voit dans la conquête des marchés du Nord le moyen le plus tangible d'en approcher les niveaux de vie. La crainte est parfois au Nord, crainte extrême, celle que « nos salaires soient fixés à Pékin », pour reprendre le titre, sous forme d'interrogation d'un article récent, crainte diffuse, celle que la diminution des inégalités entre nations s'accompagne d'un accroissement de l'inégalité au sein des nations.

Il est essentiel de comprendre les mécanismes de ce marché mondial en gestation, puisqu'il sera le cadre de l'action locale, souvent nationale des Gouvernements. Mais nous en savons insuffisamment aujourd'hui pour être pleinement assurés de nos politiques économiques. Certes, la globalisation économique, sous tendue par un abaissement spectaculaire des coûts de transports et des droits de douane, qui de 1820 à 1914 a traversé ce qu'on appelle parfois l'économie Atlantique, grosso-modo l'actuelle OCDE, est aujourd'hui mieux comprise. Si l'on suit l'argumentaire de l'ouvrage que lui ont consacré Jeffrey Williamson et Williams O'Rourke, la fresque immense de l'histoire de cette période était organisée par la tendance à l'égalisation du prix des facteurs que les économistes suédois Bertil Ohlin et Eli Heckscher ont décrites au début du 20iéme siècle. Mais l'extrapolation n'est pas justifiée : le commerce Nord-Nord est aujourd'hui un commerce intra-branches, le progrès technique, neutre hier serait devenu défavorable au travail non qualifié, et la nouvelle économie, avec ses coûts proportionnels quasi-nuls, etc., transforme les conditions de la concurrence. Reste à apprécier la part de passé qu'il y aura dans notre avenir.

2. Etat Providence, développement/progrès des théories économiques sur les finances publiques et la fiscalité

Sur l'Etat-Providence, forme la plus achevée des conquêtes sociales du 20iéme siècle social-démocrate, la pendule m'invite au silence ou du moins à une grande brièveté. J'évoquerai simplement le petit bout de la lorgnette, mais c'est ma lorgnette, la gourmandise nouvelle du théoricien sur ce sujet : nous n'avions pas, il y a trente ans, de théorie économique de la fiscalité digne de ce nom - souvenons-nous que les cours dits de finances publiques relevaient plus du Droit que de l'économie - , s'il y avait une science actuarielle, il n'y avait pas d'économie de l'assurance, du moins comme organisation systématique de la réflexion autour de l'anti-sélection, de l'aléa moral, du risque de reclassification,

3. Effet de serre

Dernier grand sujet ou viendront s'éprouver les outils de l'analyse économique : l'effet de serre. Le climat, voilà l'archétype du bien collectif, un bien collectif qu'on ne peut qualifier de local ! Et puisque l'intégrité du vaisseau spatial sur lequel nous sommes embarqués serait mise en cause, voilà sans doute un fait social total, comme disait Marcel Mauss ; c'est en tous cas un fait économique total. Comme tel, il sollicite la dialectique du conflit et de la coopération; coopération planétaire pour la réduction des émissions, conflit pour le partage de l'effort. La distribution entre nations du « surplus distribuable », pour employer le vocabulaire de Maurice Allais, devra être abordée comme elle est abordée à l'intérieur des nations. Il en sera ainsi, par exemple, en cas d'adoption d'un système de droits d'émissions, puisque la distribution de ces droits entre pays, ouvrirait concrètement, première historique sans doute, des possibilités significatives de redistribution entre nations. Certes le mécanisme de la négociation requiert des actions unanimes et il n'existe pas de Gouvernement mondial capable d'imposer des transferts de richesse internationaux de grande ampleur. Mais autant que l'effet direct de l'absence de pouvoir coercitif, c'est son effet indirect, l'impossibilité de globaliser les compromis, qui pèsera. Dit autrement, et n'en déplaise à Ronald Coase, la nécessité d'obtenir des compromis unanimes séparés et successifs, sur disons, l'effet de serre, puis l'organisation du commerce, restreindra l'efficacité des arrangements. Voici donc un exercice en vraie grandeur et une explication qui prendra du temps sur la nature et les mérites du Gouvernement, en l'occurrence ici d'un Gouvernement mondial.

Conclusion

Voilà, Monsieur l'Administrateur, chers Collègues, chers Amis, Mesdames, Messieurs, brièvement évoqués les thèmes, les préoccupations et les interrogations auxquels l'enseignement de cette chaire fera écho.

La réflexion de la science économique se concentre sur la création des richesses matérielles, un domaine où « l'action n'est pas toujours la soeur du rêve », pour citer une dernière fois le poète. Elle participe à un désenchantement du monde, celui dont parlait Weber plus douloureux encore que celui du monde physique, lugubre pour certains. Pourtant, à l'aube du troisième millénaire, parmi les dangers qui rôdent autour de notre Société, celui de méconnaître son propre fonctionnement n'est pas le moindre. Pour le conjurer, nous avons besoin du regard acide du savoir économique. C'est celui d'une raison vivifiante qui alimente l'espoir salubre de mieux comprendre le monde social.

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