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L'augmentation du prix du pétrole vue des Etats-Unis

Publié le 19/05/2008
Auteur(s) : Emmanuel Prelle
Que peuvent faire les Etats-Unis ? se demandent les médias, qui multiplient les reportages montrant des familles faisant des sacrifices pour payer leur essence. Certains démocrates proposent une diminution de la taxe fédérale à la pompe pour soulager le consommateur (et du même coup l'électeur), ou encore une imposition alourdie des profits pétroliers. Débat stérile, estime Jad Mouawad, qui couvre régulièrement le sujet dans le New York Times : puisque les dirigeants américains ne peuvent pas agir immédiatement sur le marché, le pétrole ne doit pas être instrumentalisé pour des raisons politiciennes. En revanche, des solutions de long terme doivent être recherchées, même si elles sont déplaisantes.

Compte-rendu de lecture et analyse d'articles parus en mai 2008 dans le New York Times, par Emmanuel Prelle, professeur de Sciences Economiques et Sociales.

Rappelons tout d'abord le contexte dans lequel intervient l'escalade du prix du baril : un climat économique morose, l'incertitude concernant la guerre en Irak, et la défiance d'une grande proportion d'américains vis-à-vis du président G.W. Bush.

Approchant la fin de son mandat, et freiné par un Congrès démocrate, G.W. Bush semble privilégier les dossiers internationaux, comme le conflit israélo-palestinien. Mais son déplacement début 2008 en Arabie Saoudite est au croisement de la diplomatie et de la politique économiste domestique : le dirigeant du plus gros consommateur mondial de pétrole plaide pour une hausse de production qui ferait diminuer le cours.

En vain : le baril de brut bat tous les records. Son prix a quadruplé en 6 ans : 125 $ au printemps 2008, contre 30 $ cinq ans plus tôt. Certains prophétisent jusqu'à 200 $ le baril.

Que peuvent faire les Etats-Unis ? se demandent les médias, qui multiplient les reportages montrant des familles faisant des sacrifices pour payer leur essence. Certains démocrates proposent une diminution de la taxe fédérale à la pompe pour soulager le consommateur (et du même coup l'électeur), ou encore une imposition alourdie des profits pétroliers.

Débat stérile, estime Jad Mouawad, qui couvre régulièrement le sujet dans le New York Times : puisque les dirigeants américains ne peuvent pas agir immédiatement sur le marché, le pétrole ne doit pas être instrumentalisé pour des raisons politiciennes. En revanche, des solutions de long terme doivent être recherchées, même si elles sont déplaisantes.

C'est la thèse principale de son article Oil prices are up and politicians are angry. Yawn.

Dans le cas du pétrole, les déterminants du marché échappent largement au champ d'action de Washington.

Du côté de l'offre : des tensions géopolitiques (Nigeria), des craintes d'attaques terroristes sur les puits saoudiens et d'une interruption des exportations iraniennes, ainsi que la sous-production irakienne. Double conséquence : contraction de l'offre, et spéculation à la hausse.

Du côté de la demande : l'essor des économies chinoises et indiennes fait croître les besoins, tandis que la dépréciation du dollar pèse sur la facture pétrolière.

S'il existe des solutions, écrit J. Mouawad, elles se trouvent dans une série de réformes ; il faudrait pour les Etats-Unis soit réduire la demande, soit accroître l'offre. Or c'est exactement l'inverse qui est fait : avec un niveau faible de taxes à la pompe et des véhicules peu performants en matière de consommation (« fuel efficency »), les américains sont encouragés au gaspillage. Plusieurs autres articles parus récemment rappellent aussi que la disposition des grandes cités américaines (banlieues résidentielles autour d'un centre-ville dédié aux bureaux et difficilement accessible par transports en commun) favorise les longs trajets coûteux en essence - sans parler de la pollution -, et ce dans un pays où le « culte de la voiture » est beaucoup plus marqué qu'en France.

Quant à l'offre, une solution consisterait à effectuer de nouveaux forages en Alaska, ou à développer les biocarburants. La première mesure (envisagée par G.W. Bush) est rejetée par les environnementalistes, et la seconde risquerait (semble-t-il) de faire augmenter les prix alimentaires. On pourrait aussi envisager de puiser dans les réserves stratégiques (établies en cas de crise), ce à quoi le gouvernement s'est toujours refusé.

La question n'a donc rien d'évident. Et les experts divergent en matière de prévisions (ex : la croissance chinoise va-t-elle ralentir ?). Mais ce que l'auteur de l'article sous-estime peut-être, ce sont les changements de comportements qui ont déjà eu lieu : ainsi les achats de grosses voitures, gourmandes en essence, ont sensiblement diminué. Plusieurs villes, comme par exemple Los Angeles, encouragent depuis longtemps le covoiturage (péage réduit, voies rapides d'accès...). Enfin, les constructeurs automobiles communiquent aujourd'hui sur les rejets polluants et sur les économies d'énergie (à charge pour le consommateur d'aller y voir de plus près).

Terminons l'analyse de ce premier article en revenant sur la possible spéculation sur le marché du pétrole : des fonds d'investissement anticiperaient - et donc aiguillonneraient - la hausse des cours ; J. Mouawad cite une organisation de consommateurs, selon laquelle la réglementation en la matière devrait être beaucoup plus sévère afin de limiter le montant des sommes investies dans le pétrole. La difficulté serait naturellement de contrôler les fonds d'investissements étrangers, problème non évoqué dans l'article.

Mais au fait, est-ce vraiment la spéculation qui fait monter les cours ? A cette question, Paul Krugman, le célèbre éditorialiste du New York Times, répond négativement dans une colonne intitulée The oil nonbubble

Si la hausse était vraiment due à la spéculation, elle serait temporaire puisque les agents diminueraient leur consommation et le marché retournerait à un prix d'équilibre moins élevé. Mais la demande est tendanciellement croissante tandis que l'offre stagne.

L'un des points évoqués par ce journaliste de gauche (son blog est baptisé The conscience of a liberal) est suffisamment original pour qu'on s'y arrête : la droite américaine aurait intérêt à faire croire qu'il existe une bulle spéculative plutôt que d'admettre que les Etats-Unis entrent dans une phase de raréfaction du pétrole (« oil scarcity »). En effet cela justifierait des mesures drastiques, sous-entend Krugman (on peut penser à des régulations concernant la consommation des véhicules, la taxation accrue du pétrole, etc.) auxquelles les conservateurs sont farouchement opposés pour des raisons idéologiques.

Tout cela n'effraie pas Krugman, qui rappelle que les Français achètent beaucoup moins d'essence que les Américains et ne s'en portent pas plus mal. La hausse du prix du pétrole aurait aussi pour effet d'inciter les gens à prendre les transports en commun : « The consequences of that scarcity probably won't be apocalyptic: France consumes only half as much oil per capita as America, yet the last time I looked, Paris wasn't a howling wasteland. But the odds are that we're looking at a future in which energy conservation becomes increasingly important, in which many people may even gasp take public transit to work. I don't find that vision particularly abhorrent, but a lot of people, especially on the right, do. »

A quelque chose malheur est bon ? Dan Barber semble le penser lui aussi ; il publie à ce sujet une tribune intitulée Change we can stomach.

Dan Barber est un restaurateur réputé, qui intervient régulièrement dans les débats sur le développement durable et l'alimentation. Sa thèse : grâce au prix élevé du pétrole, le contenu de nos assiettes sera meilleur (« high prices now could lead to a better food for the entire world »).

Explication : la production agricole de masse, mécanisée à outrance et qui épuise les sols, est remise en cause.

Longtemps, les tenants de cette agriculture étaient sourds aux critiques venant des environnementalistes ou des médecins : après tout, ne parvenait-on pas à nourrir de plus en plus de gens pour un coût de moins en moins élevé ?

Ce discours ne tient plus, à cause du (ou grâce au) prix du pétrole : utilisé pour les machines, les pesticides, les engrais chimiques, et le transport des produits parfois sur des centaines de kilomètres, le pétrole devient si cher qu'il réduit la rentabilité des exploitations traditionnelles. En effet, ces exploitations sont, contrairement à l'idée reçue, peu productives, et pour compenser elles produisent et distribuent sur grande échelle, un modèle économique à présent menacé.

Ce n'est pas le cas des exploitations soucieuses de l'environnement, car celles-ci utilisent moins de machines, et limitent leur recours aux produits chimiques (voire même l'excluent dans le cas de l'agriculture biologique). De plus, ces exploitations sont souvent en synergie les unes avec les autres (ex : grâce à la biodiversité, les déchets de l'une deviennent l'engrais « naturel » de l'autre). Ainsi le rapport entre les coûts de production entre l'agriculture « durable » biologique et l'agriculture traditionnelle est amené à se réduire, tout comme, par conséquent, le prix relatif des aliments plus savoureux et plus sains.

Cependant, reconnaît Dan Barber, les exploitations traditionnelles maintiennent leur avantage, notamment en payant leurs ouvriers à un salaire misérable et en polluant sans être inquiétées : « As long as agricultural companies exploit the poor and extract labor from them at slaves wages, and as long as they aren't required to pay the price for the pollution they so brazenly produce, their system will stay afloat ». Pour que les choses changent, les consommateurs américains doivent prendre en compte d'autres paramètres que le simple prix : en particulier la valeur gustative des aliments et leur impact sur la santé. Dans les deux cas, l'agriculture « durable » et a fortiori biologique disposent d'un atout fondamental.

Des efforts restent à mener de la part de l'agriculture « durable », notamment développer des réseaux et des marques afin de réaliser des économies d'échelle, ainsi que prospecter de nouveaux marchés (ex : population défavorisée).

Dan Barber évoque enfin l'enjeu pour les pays en développement qui subissent une pénurie alimentaire, enjeu consistant à assurer leur sécurité d'approvisionnement grâce à des exploitations économes en ressources naturelles et jouant sur la biodiversité, qui concurrencent les produits étrangers et développent l'emploi plutôt que d'accentuer l'intensité capitalistique. La communauté internationale doit les y aider.

En conclusion, l'observateur relève certaines tendances chez l'auteur de ce 3e article :

- Adopter une approche pragmatique.

- Responsabiliser le lecteur sans l'angoisser ou le faire culpabiliser.

- Proclamer avec optimisme que la crise est porteuse d'opportunités à saisir.

Est-ce la bonne méthode ? C'est, en tout cas, semble-t-il, celle choisie par les principaux médias d'outre-Atlantique quand ils évoquent les questions liées à l'énergie et à l'environnement. Aux lecteurs désireux de consulter des sources en anglais, nous conseillerons les sites spécialisés http://www.grist.org et http://www.ewg.org.

 

Emmanuel Prelle