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Les adversaires des classiques : Les grands thèmes

Publié le 17/09/2008
Auteur(s) : Jean-Pierre Potier
Dans cet article, cinq thèmes seront successivement abordés. De nombreux adversaires des Classiques sont concernés par au moins l'un des trois premiers thèmes : de la critique des économistes classiques à la « critique de l'économie politique » ; la remise en question de la libre concurrence ; réforme sociale ou transformation radicale de la société. Les deux derniers thèmes sont spécifiques à l'œuvre de Karl Marx : reformulation de la théorie de la valeur travail et de la théorie de l'exploitation ; le cycle et les crises économiques.

De la critique des économistes classiques à la « critique de l'économie politique ».

Sismondi, critique de l'« orthodoxie » classique.

Dans l'« Avertissement à la seconde édition » des Nouveaux principes d'économie politique, Sismondi rappelle l'objectif de son livre, paru pour la première fois en 1819 :

« Je ne dissimulerai pas qu'il n'obtint point l'approbation des hommes qu'on regarde aujourd'hui avec raison comme ayant fait faire les progrès les plus signalés à la science ; je dois même attribuer à leur bienveillance personnelle les ménagements avec lesquels ils combattirent mon livre. Je ne m'étonnai point de n'avoir pas fait une impression plus profonde ; je remettais en doute des principes qu'on regardait comme arrêtés ; j'ébranlais une science qui, par sa simplicité, par la déduction claire et méthodique de ses lois, paraissait une des plus nobles créations de l'esprit humain ; j'attaquais une orthodoxie enfin, entreprise dangereuse en philosophie comme en religion. En même temps, j'avais un désavantage de plus ; je me séparais des amis dont je partage les opinions politiques ; je signalais le danger des innovations qu'ils recommandent ; je montrais que plusieurs institutions, qu'ils ont longtemps attaquées comme des abus, avaient eu des conséquences bienfaisantes ; j'invoquais enfin, en plus d'une occasion, l'intervention du pouvoir social, pour régler les progrès de la richesse, au lieu de réduire l'économie politique à la maxime la plus simple, et en apparence plus libérale, de laisser faire et laisser passer ». [...]. Sept ans se sont écoulés, et les faits me paraissent avoir victorieusement combattu pour moi. Ils ont prouvé, bien mieux que je n'aurais pu faire, que les savants dont je m'étais séparé étaient à la poursuite d'une fausse prospérité ; que leurs théories, là où elles étaient mises en pratique, pouvaient bien accroître la richesse matérielle, mais qu'elles diminuaient la masse de jouissances réservées à chaque individu ; que si elles tendaient à rendre le riche plus riche, elles rendaient aussi le pauvre plus pauvre, plus dépendant et plus dépourvu. Des crises tout à fait inattendues se sont succédé dans le monde commercial ; les progrès de l'industrie et de l'opulence n'ont point sauvé les industriels qui créaient cette opulence, de souffrances inouïes ; les faits n'ont répondu ni à l'attente commune, ni aux prédictions des sages, et malgré la foi implicite que les disciples en économie politique accordent aux enseignements de leurs maîtres, ils sont contraints de demander ailleurs des explications nouvelles, pour des phénomènes qui s'éloignent si fort des règles qu'ils croyaient établies (Nouveaux principes d'économie politique, Calmann-Lévy, 1971, pp. 50-51).

Les Saint-simoniens, critique des économistes classiques.

Bien qu'influencés par l'économie politique de Jean-Baptiste Say, les Saint-simoniens, lui reprochent sa première définition, donnée dans le Traité d'économie politique, selon laquelle l'économie politique devrait être séparée de la politique et réduite à l'analyse de la production, de la distribution et de la consommation des richesses. Selon eux, l'économie politique a une visée politique car elle doit préparer la réorganisation scientifique et industrielle de la société. Les Saint-simoniens critiquent aussi chez Say l'accent mis sur les producteurs et les consommateurs et la négation de l'existence d'une opposition fondamentale entre l'oisiveté et le travail. Selon eux, deux classes s'affrontent dans la société : celle des oisifs qui possède et ne travaille pas (elle se livre à la consommation des richesses) et celle des travailleurs qui travaille sans posséder (elle se livre à la production des richesses).

Les Saint-simoniens développent une critique des revenus de la « classe oisive » (rente du sol, bail de location, taux d'intérêt). Ils défendent une conception unifiée de la rente et de l'intérêt. Selon eux, on constate deux phénomènes majeurs. D'une part, la rente doit baisser parallèlement à la réduction du poids de l'agriculture dans la production nationale avec le progrès de l'industrialisation. D'autre part, le taux d'intérêt doit décliner avec la meilleure combinaison des efforts humains, avec l'association des travailleurs ; l'intérêt sera même réduit à une simple prime d'assurance garantissant la solvabilité de l'emprunteur, seule partie légitime de l'intérêt. La « classe oisive » se trouve donc condamnée à terme.

Les Saint-simoniens contestent l'organisation juridique de la propriété des capitaux qui conduit à « lever une prime sur le travail d'autrui », à l'« exploitation de l'homme par l'homme » (formule de Bazard en 1828). Allant plus loin que Saint-Simon, ils remettent en cause la légitimité de l'héritage.

Proudhon et ses diatribes contre l'économie politique.

« [...] j'ai hâte de le dire, je ne regarde pas comme science l'ensemble incohérent de théories auquel on a donné depuis à peu près cent ans le nom officiel d'économie politique, et qui, malgré l'étymologie du nom, n'est encore que le code ou la routine immémoriale de la propriété. Ces théories ne nous offrent que les rudiments ou la première section de la science économique ; et c'est pourquoi, de même que la propriété, elles sont toutes contradictoires entre elles, et la moitié du temps inapplicables. La preuve de cette assertion, qui est, en un sens, la négation de l'économie politique, telle que nous l'ont transmise A. Smith, Ricardo, Malthus, J.-B. Say, et que nous la voyons stationner depuis un demi siècle, résultera particulièrement de ce mémoire. [...]. deux puissances se disputent le gouvernement du monde, et s'anathématisent avec la ferveur de deux cultes hostiles : l'économie politique, ou la tradition ; et le socialisme, ou l'utopie. [...]. L'économie politique est donc l'histoire naturelle des coutumes, traditions, pratiques et routines les plus apparentes et les plus universellement accréditées de l'humanité, en ce qui concerne la production et la distribution de la richesse » (Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère, pp. 34-35).

« Représentons-nous donc l'économie politique comme une immense plaine, jonchée de matériaux préparés pour un édifice. Les ouvrier attendent le signal, pleins d'ardeur, et brûlant de se mettre à l'œuvre : mais l'architecte a disparu sans laisser de plan. Les économistes ont gardé mémoire d'une foule de choses : malheureusement ils n'ont pas l'ombre d'un devis. Ils savent l'origine et l'historique de chaque pièce ; ce qu'elle a coûté de façon ; quel bois fournit les meilleures solives, et quelle argile les meilleures briques ; ce qu'on a dépensé en outils et charrois ; combien gagnaient les charpentiers, et combien les tailleurs de pierre : ils ne connaissent la destination et la place de rien. Les économistes ne peuvent se dissimuler qu'ils aient sous les yeux les fragments jetés pêle-mêle d'un chef d'œuvre [...] ; mais il leur a été impossible jusqu'à présent de retrouver le dessin général, et toutes les fois qu'ils ont essayé quelques rapprochements, ils n'ont rencontré que des incohérences. Désespérés à la fin de combinaisons sans résultat, ils ont fini par ériger en dogme l'inconvenance architectonique de la science, ou, comme ils disent, les inconvénients de ses principes ; en un mot, ils ont nié la science.

Ainsi la division du travail, sans laquelle la production serait à peu près nulle, est sujette à mille inconvénients, dont le pire est la démoralisation de l'ouvrier ; les machines produisent, avec le bon marché, l'encombrement et le chômage ; la concurrence aboutit à l'oppression ; l'impôt, lien matériel de la société, n'est le plus souvent qu'un fléau redouté à l'égal de l'incendie et de la grêle ; le crédit a pour corrélatif obligé la banqueroute ; la propriété est une fourmilière d'abus ; le commerce dégénère en jeu de hasard, où même il est quelquefois permis de tricher : bref, le désordre se trouvant partout en égale proportion avec l'ordre, sans qu'on sache comment celui-ci parviendra à éliminer celui-là [...], les économistes ont pris le parti de conclure que tout est pour le mieux, et regardent toute proposition d'amendement comme hostile à l'économie politique » (Op. cit, pp. 54-55).

Friedrich List : les erreurs de l'« économie cosmopolite ».

« La théorie régnante [...], telle qu'elle a été rêvée par Quesnay et élaborée par Adam Smith, est exclusivement préoccupée des exigences cosmopolites de l'avenir, de l'avenir même le plus éloigné. L'association universelle et la liberté absolue des échanges internationaux, ces idées peut être réalisables après des siècles, elle les considère comme réalisables dès aujourd'hui. Méconnaissant les nécessités du présent et l'idée de nationalité, elle ignore l'existence de la nation et par suite le principe de l'éducation de la nation en vue de l'indépendance. Dans son cosmopolitisme exclusif, elle voit toujours le genre humain, le bien-être de l'espèce entière, jamais la nation et la prospérité nationale ; elle a horreur de la politique ; elle condamne l'expérience et la pratique comme routinières. Ne tenant compte des faits historiques qu'en tant qu'ils répondent à ses tendances particulières, elle ignore ou défigure les leçons de l'histoire qui contrarient son système, elle voit dans la nécessité de nier les effets de l'Acte de navigation, du traité de Methuen, de la politique commerciale de l'Angleterre en général, et de soutenir contre toute vérité que l'Angleterre est parvenue à la richesse et à la puissance malgré cette politique et non par elle » (Système national d'économie politique, Gallimard, 1998, pp. 85-87).

« Pour rester fidèle à la logique et à la nature des choses, il faut opposer à l'économie privée l'économie sociale, et distinguer dans celle-ci l'économie politique ou nationale, qui, prenant l'idée de nationalité pour point de départ, enseigne comment une nation donnée, dans la situation actuelle du monde et eu égard aux circonstances qui lui sont particulières, peut conserver et améliorer son état économique ; et l'économie cosmopolite ou mondiale, qui part de l'hypothèse que toutes les nations du globe ne forment qu'une société unique vivant dans une paix universelle » (Op. cit, pp. 237-238).

Marx et sa « critique de l'économie politique ».

Marx désigne son projet en économie par la formule « critique de l'économie politique », qui figure d'ailleurs dans les titres ou les sous-titres de plusieurs de ses livres. En fait, il a mené successivement deux types de « critique de l'économie politique ». La première apparaît dans ses écrits de jeunesse, entre 1844 et 1847. Dans cette perspective, Marx entame dans les Manuscrits économico-philosophiques rédigés en 1844 une critique philosophique de la science économique, notamment à travers son analyse du travail aliéné. Plus tard, à partir des Manuscrits de 1857-58 et jusqu'au Capital, Marx développe un second type de « critique». Qu'elle en est la signification ? Il s'agit tout d'abord d'une démarche critique en économiste. Par la « critique des catégories économiques », Marx entend exposer un tableau du système de l'économie capitaliste et en même temps opérer la critique du système par l'exposé lui-même (lettre à Ferdinand Lassalle, 22 février 1858). Mais il veut également critiquer le discours de la science économique, sa forme, qui sert, selon lui à légitimer la société capitaliste actuelle. Selon lui, les deux aspects de la critique sont liés de manière indissoluble. Cette démarche conduit Marx à être non seulement économiste, mais aussi sociologue et historien, comme le note Joseph Schumpeter dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942).

Karl Marx observe dans le livre I du Capital :

« Je fais remarquer une fois pour toutes que par économie politique classique j'entends toute économie, depuis W. Petty, qui cherche à analyser la connexion interne des rapports de production bourgeois, par opposition à l'économie vulgaire qui ne fait que tourner autour de la connexion apparente et ne cesse de remâcher le matériau fourni depuis longtemps par l'économie scientifique, pour faire comprendre de façon plausible les phénomènes dits les plus grossiers, et répondre aux besoins domestiques bourgeois, en se limitant du reste à systématiser, pédantiser et proclamer vérités éternelles les représentations banales et auto-satisfaites que les agents bourgeois de la production se font de ce qui est pour eux le meilleur des mondes, le leur » (Le Capital - Livre I, traduction sous la responsabilité de J. P. Lefèvre, Paris : Ed. Sociales, 1983, p. 93, note 32).

Marx indique aussi :

« [...] l'économie politique ne peut demeurer une science qu'aussi longtemps que la lutte des classes demeure latente, ou ne se révèle que dans des manifestations isolées.

Prenons l'Angleterre. L'économie politique classique y coïncide avec la période où la lutte des classes n'est pas développée. C'est Ricardo, son dernier grand représentant, qui fait enfin consciemment de l'opposition des intérêts de classe, du salaire et du profit, du profit et de la rente foncière, le tremplin de ses recherches, en concevant naïvement cette opposition comme une loi naturelle de la société. Mais la science bourgeoise de l'économie avait touché là sa limite infranchissable. Du vivant même de Ricardo, et contre lui, on vit la critique se dresser devant elle, en la personne de Sismondi.

Les dix années qui suivent (1820-1830) sont caractérisées en Angleterre par une très vive activité scientifique dans le domaine de l'économie politique. C'est à la fois la période de vulgarisation et de diffusion de la théorie de Ricardo, et celle de sa lutte contre l'ancienne école. [...]. L'année 1830 enfin vit éclater la crise vraiment décisive.

La bourgeoisie avait conquis le pouvoir politique en France et en Angleterre. La lutte de classe prit alors, dans la pratique et dans la théorie, des formes de plus en plus explicites et menaçantes. Elle sonna le glas de l'économie politique scientifique. La question n'était plus de savoir si tel ou tel théorème était vrai, mais s'il était utile ou nuisible au capital [...]. Pourtant, même les opuscules dont l'Anti-Corn-Law-League, emmenée par les fabricants Cobden et Bright, abreuva et importuna le public, présentaient encore un intérêt, sinon scientifique, du moins historique, du fait de leur polémique contre l'aristocratie foncière. Mais l'économie vulgaire se vit retirer jusqu'à ce dernier piquant, quand fut mise en place la législation libre-échangiste de Sir Robert Peel.

La révolution continentale de 1848 retentit également sur l'Angleterre. Un certain nombre d'économistes, qui prétendaient encore à l'importance scientifique et voulaient être plus que de simples sophistes et sycophantes des classes dominantes, s'efforcèrent de mettre en harmonie l'économie politique du capital et plusieurs revendications du prolétariat qu'il n'était plus possible d'ignorer plus longtemps. D'où un syncrétisme plat, dont John Stuart Mill est le meilleur représentant » (Postface à la 2e édition allemande, 1873, Le Capital - Livre I, Paris : Ed. Sociales, 1983, pp. 11-13).

La remise en question de la libre concurrence.

Sismondi, critique de la concurrence.

Selon Sismondi, les faits relatifs à la lutte pour produire à meilleur marché contredisent « un des axiomes sur lesquels on a le plus insisté en économie politique ; c'est que la plus libre concurrence détermine la marche la plus avantageuse de l'industrie, parce que chacun entendait mieux son intérêt qu'un gouvernement ignorant et inattentif ne saurait l'entendre, et que l'intérêt de chacun formait l'intérêt de tous. L'un et l'autre axiome est vrai et la conclusion n'est cependant pas juste. L'intérêt de chacun contenu par tous les autres serait en effet l'intérêt de tous ; mais chacun cherchant son intérêt propre aux dépens des autres, aussi bien que dans le développement de ses propres moyens, n'est pas toujours contenu par des forces égales aux siennes ; le plus fort trouve alors son intérêt à prendre, et le plus faible trouve encore le sien à ne pas lui résister ; car le moindre mal autant que le plus grand bien, est le but de la politique de l'homme. L'injustice peut souvent triompher, dans cette lutte de tous les intérêts les uns contre les autres, et l'injustice sera presque toujours, dans ce cas, secondée par une force publique qui se croira impartiale, qui le sera en effet, puisque, sans examiner la cause, elle se rangera toujours du côté du plus fort» (Nouveaux principes d'économie politique, Calmann-Lévy, 1971, p. 289).

Les Saint-simoniens, critiques de la concurrence.

Les Saint-simoniens n'acceptent pas le mot d'ordre libéral « laissez-faire, laissez passer » et l'harmonie spontanée conduisant les intérêts individuels vers l'intérêt général. Certes, selon eux, la concurrence peut avoir des effets bénéfiques, d'émulation (amélioration des produits et des procédés), mais elle a aussi des effets très négatifs :

« Des crises nombreuses, des catastrophes déplorables, affligent chaque jour l'industrie ; quelques esprits commencent à en être frappés ; mais ils ne se rendent point compte de la cause d'un si grand désordre, ils ne voient pas que ce désordre est le résultat de la mise en pratique du principe de la concurrence illimitée. Qu'est-ce en effet que la concurrence réalisée, sinon une guerre meurtrière qui se perpétue, sous une forme nouvelle, d'individu à individu, de nation à nation ? Toutes les théories que ce dogme tend à développer sont nécessairement fondées sur des sentiments hostiles. Et cependant les hommes sont appelés, non à guerroyer éternellement, mais à vivre en paix, non à s'entre-nuire, mais à s'entre-aider. La concurrence, enfin, en maintenant chaque effort industriel dans un état d'isolement, de lutte, à l'égard des autres, pervertit la morale individuelle, aussi bien que la morale sociale ». (Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Première année 1829, Nouvelle édition publiée avec introduction et notes par Célestin Bouglé et Elie Halévy, Paris : Marcel Rivière, 1924, 7e séance, 11 mars 1829, rapporteur S.-A. Bazard, p. 267).

Louis Blanc et les méfaits de la concurrence.

Dans Organisation du travail, Louis Blanc veut démontrer que les méfaits de la concurrence. Tout d'abord, la concurrence est un « système d'extermination » pour le peuple : « La concurrence est-elle un moyen d'assurer du travail au pauvre ? Mais poser la question de la sorte, c'est la résoudre. Qu'est-ce que la concurrence relativement aux travailleurs ? C'et le travail mis aux enchères. Un entrepreneur a besoin d'un ouvrier : trois se présentent. - Combien pour votre travail ? - Trois francs : j'ai une femme et des enfants. - Bien. Et vous ? - Deux francs et demi : je n'ai pas d'enfants, mais j'ai une femme. - A merveille. Et vous ? - Deux francs me suffiront : je suis seul. - A vous la préférence. C'en est fait : le marché est conclu. Que deviendront les deux prolétaires exclus ? Ils se laisseront mourir de faim, il faut l'espérer. Mais s'ils allaient se faire voleurs ? Ne craignez rien, nous avons les gendarmes. Et assassins ? Nous avons le bourreau. Quant au plus heureux des trois, son triomphe n'est que provisoire. Vienne un quatrième travailleur assez robuste pour jeûner de deux jours l'un, la pente du rabais sera descendue jusqu'au bout : nouveau paria, nouvelle recrue pour le bagne, peut-être !

Dira-t-on que ces tristes résultats sont exagérés ; qu'ils ne sont possibles, dans tous les cas, que lorsque l'emploi ne suffit pas aux bras qui veulent être employés ? Je demanderai, à mon tour, si la concurrence porte par aventure par elle-même de quoi empêcher cette disproportion homicide ? [...]. Or, n'y eût-il, sur trente-quatre millions d'hommes, que vingt individus réduits à voler pour vivre, cela suffit pour la condamnation du principe » (Organisation du travail, Paris : Cauville, 1845, pp. 9-10).

Ensuite, la concurrence est « une cause de ruine » pour la bourgeoisie : « Le bon marché, voilà le grand mot dans lequel se résument, selon les économistes de l'école des Smith et des Say, tous les bienfaits de la concurrence illimitée. Mais pourquoi s'obstiner à n'envisager les résultats du bon marché que relativement au bénéfice momentané que le consommateur en retire ? Le bon marché ne profite à ceux qui consomment qu'en jetant parmi ceux qui produisent les germes de la plus ruineuse anarchie. Le bon marché, c'est la massue avec laquelle les riches producteurs écrasent les producteurs peu aisés. Le bon marché, c'est le guet-apens dans lequel les spéculateurs hardis font tomber les hommes laborieux. Le bon marché, c'est l'arrêt de mort du fabricant qui ne peut faire les avances d'une machine coûteuse que ses rivaux, plus riches, sont en état de se procurer. Le bon marché, c'est l'exécuteur des hautes œuvres du monopole ; c'est la pompe aspirante de la moyenne industrie, du moyen commerce, de la moyenne propriété ; c'est, en un mot, l'anéantissement de la bourgeoisie au profit de quelques oligarques industriels » (Op. cit., pp. 58-59).

Friedrich List : contre la concurrence entre les nations.

«En représentant la libre concurrence des producteurs comme le moyen le plus sûr de développer la prospérité du genre humain, l'Ecole a parfaitement raison du point de vue où elle s'est placée. Dans l'hypothèse de l'association universelle, toute restriction à un commerce honnête entre des pays différents paraît déraisonnable et nuisible. Mais, tant que d'autres nations subordonneront les intérêts collectifs de l'humanité à leurs propres intérêts, il sera insensé de parler de libre concurrence entre individus de nations différentes. Les arguments de l'Ecole en faveur de la libre concurrence ne sont donc applicables qu'aux relations des habitants d'un seul et même Etat. Une grande nation doit, par conséquent, s'efforcer de former un tout complet qui entretienne des relations avec d'autres unités de même espèce, dans la limite que comportent ses intérêts particuliers comme société ; or, on reconnaît que ces intérêts sociaux diffèrent immensément des intérêts privés de tous les individus de la nation, si l'on envisage chaque individu isolément et non comme membre de l'association nationale, si, à l'exemple de Smith, et de Say, on ne voit dans les individus que des producteurs et des consommateurs et non des citoyens ou des nationaux » (Système national d'économie politique, Gallimard, 1998, p. 293).

« Le système protecteur, en tant qu'il est l'unique moyen d'élever les Etats moins avancés en civilisation au niveau de la nation prépondérante, laquelle n'a point reçu de la nature, à tout jamais, le monopole de l'industrie manufacturière, mais a seulement pris les devants sur les autres ; le système protecteur apparaît, envisagé de ce point de vue, comme le plus puissant promoteur de l'association finale des peuples, par conséquent de la vraie liberté du commerce. Et, de ce même point de vue, l'économie politique se présente comme la science qui, tenant compte des intérêts existants et de la situation particulière des nations, enseigne comment chacune d'elles peut parvenir à ce degré de développement économique auquel l'association avec d'autres nations d'une égale culture, partant la liberté du commerce, lui deviendra possible et avantageux » (Op. cit., p. 243).

Réforme sociale ou transformation radicale de la société.

Sismondi : vers une réforme sociale

« Je désire que l'industrie des villes, comme celle des champs, soit partagée entre un grand nombre d'ateliers indépendants, et non réunie sous un seul chef qui commande à des centaines ou des milliers d'ouvriers ; je désire que la propriété des manufactures soit partagée entre un grand nombre de moyens capitalistes, et non réunie par un seul homme, maître de plusieurs millions ; je désire que l'ouvrier industrieux ait devant lui la chance, presque la certitude d'être associé à son maître, afin qu'il ne se marie que lorsqu'il aura une part dans le commerce, au lieu de vieillir, comme il le fait aujourd'hui, sans espérance d'avancement. Mais pour amener ces réformes, je ne demande que les moyens lents et indirects de la législation, que l'exécution d'une justice complète entre le maître et l'ouvrier, qui fasse peser sur le premier toute la responsabilité du mal qu'il fait au second » (Nouveaux principes d'économie politique. Les trois livres du Second Tome. Du Numéraire, de l'Impôt, de la Population, Economies et Sociétés. Cahiers de l'ISMEA, tome X, n° 1, janvier 1976, hors série n° 20, Livre 7, chap. 9, p. 273).

« La tâche d'associer de nouveau les intérêts de ceux qui concourent à la même production, au lieu de les mettre en opposition, appartient au législateur : elle est difficile sans doute ; mais je ne crois point qu'elle le soit autant qu'on pourrait le supposer. On aurait beaucoup fait déjà, si l'on empêchait la législation d'agir dans une direction diamétralement opposée à cet intérêt social. Si l'on supprimait toutes les lois qui contrarient la division des héritages, et qui, favorisant la formation ou la conservation des grandes fortunes, empêchent que le capital ou la propriété de la terre se trouvent distribués en petites parties à ceux qui exercent le travail manuel ; si l'on supprimait toutes les lois qui protègent les coalitions des maîtres contre les ouvriers ; toutes celles qui ôtent aux ouvriers leurs moyens naturels de résistance ; l'examen des unes et des autres, l'examen de celles qui pourraient obliger le maître à garantir la subsistance de l'ouvrier qu'il emploie, serait long, difficile, et nous n'y entreront point, aujourd'hui. Il nous suffit d'avoir indiqué que c'est là que nous chercherions un remède aux maux dont la société souffre et à ceux dont elle est menacée » (« Sur la balance des consommations avec les productions », Revue encyclopédique, mai 1824, rééd. in : Nouveaux principes d'économie politique, Calmann-Lévy, 1971, p. 365).

Saint-Simon et le pouvoir confié aux industriels

« D. Qu'est-ce qu'un industriel ?

R. Un industriel est un homme qui travaille à produire ou à mettre à la portée des différents membres de la société, un ou plusieurs moyens matériels de satisfaire leurs besoins ou leurs goûts physiques [...]. Tous ces industriels réunis [...] forment trois grandes classes qu'on appelle les cultivateurs, les fabricants et les négociants.

D. Quel rang les industriels doivent-ils occuper dans la société ?

R. La classe industrielle doit occuper le premier rang, parce qu'elle est la plus importante de toutes ; parce qu'elle peut se passer de toutes les autres, et, qu'aucune autre ne peut se passer d'elle ; parce qu'elle subsiste par ses propres forces, par ses travaux personnels. Les autres classes doivent travailler pour elle, parce qu'elles sont ses créatures, et qu'elle entretient leur existence. En un mot, tout se faisant par l'industrie, tout doit se faire pour elle [...].

D. [...] dites-nous pourquoi la tranquillité publique sera menacée si les industriels les plus importants ne sont point chargés de diriger l'administration de la fortune publique ?

R. La raison en est bien simple : la tendance politique générale de l'immense majorité de la société est d'être gouvernée au meilleur marché possible ; d'être gouvernée le moins possible ; d'être gouvernée par les hommes les plus capables et d'une manière qui assure complètement la tranquillité publique. Or, le seul moyen de satisfaire, sous ces différents rapports, les désirs de la majorité, consiste à charger les industriels les plus importants de diriger la fortune publique ; car les industriels les plus importants sont les plus intéressés au maintien de la tranquillité ; ils sont les plus intéressés à l'économie dans les dépenses publiques ; ils sont aussi les plus intéressés à la limitation de l'arbitraire. Enfin, ils sont, de tous les membres de la société, ceux qui ont fait preuve de la plus grande capacité en administration positive, les succès qu'ils ont obtenus dans leurs entreprises particulières ayant constaté leur capacité dans ce genre [...]. 

Aujourd'hui, la nation n'est plus partagée qu'en deux classes : les bourgeois, qui ont fait la révolution et qui l'ont dirigée dans leur intérêt, ont anéanti le privilège exclusif des nobles d'exploiter la fortune publique ; ils se sont fait admettre dans la classe des gouvernants, de manière que les industriels doivent aujourd'hui payer les nobles et les bourgeois. Avant la Révolution, la nation payait 500 millions de contributions ; aujourd'hui elle paye un milliard, et le milliard ne suffit pas ; le gouvernement fait fréquemment des emprunts considérables.

La tranquillité publique sera de plus en plus menacée, parce que les charges iront nécessairement toujours en augmentant. Le seul moyen d'empêcher les insurrections qui pourraient arriver, consiste à charger les industriels les plus importants du soin d'administrer la fortune publique, c'est-à-dire du soin de faire le budget. » (Catéchisme des industriels, 1823, in : Oeuvres de Saint-Simon, vol. IV, réédition Paris : Anthropos, 1966, pp. 3-4 et 6-9).

Le projet audacieux des Saint-simoniens

« Actuellement, avons-nous dit, un nouvel ordre tend à s'établir ; il consiste à transporter à l'Etat, devenu ASSOCIATION DES TRAVAILLEURS, le droit d'héritage, aujourd'hui renfermé dans la famille domestique. Les privilèges de la naissance, qui ont déjà reçu, sous tant de rapports, de si vives atteintes, doivent complètement disparaître. Le seul droit à la richesse, c'est-à-dire à la disposition des instruments de travail, sera la capacité de les mettre en œuvre. [...]. En vertu d'une législation dont le principe remonte à la conquête, et qui, quelque éloignée qu'elle soit de sa source, se manifeste encore par l'exploitation de l'homme par l'homme, du pauvre par le riche, du laborieux producteur par l'oisif consommateur : les avantages que la propriété confère, qu'elle provienne de l'héritage ou qu'elle soit acquise par le travail, ne sont donc que des délégations des droits du plus fort, transmis par le hasard de la naissance, ou cédés au travailleur à des conditions quelconques. [...]. Si comme nous le proclamons, l'humanité s'achemine vers un état où tous les individus seront classés en raison de leur capacité, et rétribués suivant leurs œuvres, il est évident que la propriété, telle qu'elle existe, doit être abolie, puisqu'en donnant à une certaine classe d'hommes la faculté de vivre du travail des autres et dans une complète oisiveté, elle entretient l'exploitation d'une partie de la population, la plus utile, celle qui travaille et produit, au profit de celle qui ne sait que détruire. [...]. La propriété, dans l'acception la plus habituelle du mot, se compose des richesses qui ne sont pas destinées à être immédiatement consommées, et qui donnent droit aujourd'hui à un revenu. En ce sens, elle embrasse les fonds de terre et les capitaux [...]. Pour nous, les fonds de terre et les capitaux, quels qu'ils soient, sont des INSTRUMENTS DE TRAVAIL ; les propriétaires et les capitalistes (deux classes que sous ce rapport on en saurait distinguer l'une de l'autre) SONT LES DÉPOSITAIRES DE CES INSTRUMENTS ; leur fonction est de les DISTRIBUER aux travailleurs. [...]. Pour que le travail industriel parvienne au degré de perfectionnement auquel il peut prétendre, les conditions suivantes sont nécessaires ; il faut 1° que les instruments soient répartis en raison des besoins de chaque localité et de chaque branche d'industrie ; 2° qu'ils le soient en raison des capacités individuelles, afin d'être mis en œuvre par les mains les plus capables ; 3° enfin, que la production soit tellement organisée, que l'on n'ait jamais à redouter dans aucune de ces branches ni disette ni encombrement. [...]. Transportons-nous dans un monde nouveau. Là ce ne sont plus des propriétaires, des capitalistes isolés, étrangers par leurs habitudes aux travaux industriels, qui règlent le choix des entreprises, et la destinée des travailleurs. - Une institution sociale est investie de ces fonctions, si mal remplies aujourd'hui ; elle est dépositaire de tous les instruments de la production ; elle préside à toute l'exploitation matérielle ; par là, elle se trouve placée au point de vue d'ensemble, qui permet d'apercevoir à la fois toutes les parties de l'atelier industriel ; par ses ramifications elle est en contact avec toutes les localités, avec tous les genres d'industrie, avec tous les travailleurs ; elle peut donc se rendre compte des besoins généraux et des besoins individuels, porter les bras et les instruments là où leur nécessité se fait sentir, en un mot, diriger la production, la mettre en harmonie avec la consommation, et confier les instruments de travail aux industriels les plus dignes, car elle s'efforce sans cesse de reconnaître leurs capacités, et elle est dans la meilleure position pour les développer » (Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Première année 1829, Paris : Marcel Rivière, 1924, 7e séance, 11 mars 1829, rapporteur S.-A. Bazard, pp. 253-261).

Mais les banquiers remplissent en partie la fonction de distributeurs des instruments de travail, en tant qu'intermédiaires entre les travailleurs, d'une part, et les capitalistes et les propriétaires, d'autre part. Ils peuvent procurer aux industriels les instruments à taux d'intérêt plus bas. Il est donc nécessaire d'instaurer un « système général de banques » :

« Ce système comprendrait d'abord une banque centrale représentant le gouvernement, dans l'ordre matériel : cette banque serait dépositaire de toutes les richesses, du fond entier de production, de tous les instruments de travail, en un mot, de ce qui compose aujourd'hui la masse entière des propriétés individuelles. De cette banque centrale dépendraient des banques de second ordre qui n'en seraient que le prolongement, et au moyen desquelles elle se tiendrait en rapport avec les principales localités, pour en connaître les besoins et la puissance productrice ; celles-ci commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu'elles embrasseraient, à des banques de plus en plus spéciales, embrassant un champ moins étendu, des rameaux plus faibles de l'arbre de l'industrie. Aux banques supérieures convergeraient tous les besoins ; d'elles divergeraient tous les efforts : la banque générale n'accorderait aux localités des crédits, c'est-à-dire ne leur livrerait des instruments de travail, qu'après avoir balancé et combiné les opérations diverses ; et ces crédits seraient ensuite répartis entre les travailleurs par les banques spéciales, représentant les différentes branches de l'industrie ». (Op. cit., p. 273).

La solution de Louis Blanc : l'association par les ateliers sociaux

Dans la conclusion de son livre Organisation du travail, Louis Blanc envisage une révolution sociale, réalisable pacifiquement. Le « gouvernement » deviendrait le « régulateur suprême de la production ». Il rédigerait les statuts des « ateliers sociaux », créés dans les principales branches de l'industrie nationale grâce au lancement d'un vaste emprunt. Dans l'attente d'une éducation nouvelle des travailleurs, les écarts de salaires seraient dans un premier temps fondés sur la hiérarchie des fonctions. Selon l'auteur, « on ferait tous les ans le compte du bénéfice net, dont il serait fait trois parts : l'une serait répartie par portions égales entre les membres de l'association ; l'autre serait destinée : 1e à l'entretien des vieillards, des malades, des infirmes ; 2e à l'allégement des crises qui pèseraient sur d'autres industries, toutes les industries se devant aide et secours ; la troisième enfin serait consacrée à fournir des instruments de travail à ceux qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte qu'elle pût s'étendre indéfiniment » (Organisation du travail, Cauville, 1845, pp. 87-88).

Qu'adviendrait-il des capitalistes ? « Les capitalistes seraient appelés dans l'association et toucheraient l'intérêt du capital par eux versé, lequel intérêt leur serait garanti sur le budget ; mais ils ne participeraient aux bénéfices qu'en qualité de travailleurs » (Op. cit., p. 88). Dans chaque branche d'industrie, l'atelier social ferait concurrence à l'industrie privée, ce qui permettrait progressivement, pacifiquement, sans usurpation, l'absorption des ateliers individuels par les ateliers sociaux. En outre, pour éviter la concurrence et les crises, chaque industrie serait organisée selon le principe de la maison mère et des succursales.

Marx et le travail associé

Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx affirme :

« Au sein d'un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n'échangent pas leurs produits ; de même, le travail incorporé dans les produits n'apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce n'est plus par la voie d'un détour, mais directement, que les travaux de l'individu deviennent partie intégrante du travail de la communauté [...].

Ce à quoi nous avons affaire ici, c'est à une société communiste non pas telle qu'elle s'est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu'elle vient de sortir de la société capitaliste ; une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l'ancienne société des flancs de laquelle elle est issue. Le producteur reçoit donc individuellement - les défalcations une fois faites - l'équivalent exact de ce qu'il a donné à la société. Ce qu'il lui a donné, c'est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel ; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu'il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu'il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu'il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds collectifs) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux d'objets de consommation autant que coûte une quantité égale de son travail [...].

C'est manifestement ici le même principe que celui qui règle l'échange des marchandises pour autant qu'il est échange de valeurs égales. Le fond et la forme diffèrent parce que, les conditions étant différentes, nul ne peut rien fournir d'autre que son travail et que, par ailleurs, rien ne peut entrer dans la propriété de l'individu que des objets de consommation individuelle [...].

Le droit égal est donc toujours ici, dans son principe ... le droit bourgeois, bien que principe et pratique ne s'y prenne plus aux cheveux, tandis qu'aujourd'hui l'échange d'équivalents n'existe pour les marchandises qu'en moyenne et non dans le cas individuel [...].

Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l'asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ! » (Critiques des programmes de Gotha et d'Erfurt, Paris : Ed. Sociales, 1966, pp. 29-32).

Karl Marx : reformulation de la théorie de la valeur travail et de la théorie de l'exploitation.

Au livre 1 du Capital, Karl Marx critique la théorie classique de la valeur

« L'une des carences fondamentales de l'économie politique classique est qu'elle n'ait jamais réussi à découvrir par l'analyse de la marchandise et plus précisément de la valeur marchande la forme de la valeur qui en fait la valeur d'échange. Et c'est chez ses meilleurs représentants, A. Smith, et Ricardo, qu'elle traite la forme-valeur comme quelque chose de tout à fait indifférent ou d'extérieur à la nature de la marchandise elle-même. La raison n'en est pas seulement que l'analyse de la grandeur de valeur absorbe entièrement son attention. Elle est plus profonde. La forme-valeur du produit du travail est la forme la plus abstraite, mais aussi la plus générale du mode de production bourgeois, qu'elle caractérise ainsi comme une modalité particulière de production sociale, et détermine, du même coup, historiquement. Si donc on la prend pour la forme naturelle éternelle de la production sociale, on passe aussi nécessairement à côté de ce qu'il y a de spécifique dans la forme-valeur, donc dans la forme-marchandise, et en poursuivant le développement, dans la forme-monnaie, dans la forme-capital, etc. Voilà pourquoi on trouve chez les économistes qui s'accordent entièrement sur la mesure de la grandeur de valeur par le temps de travail, les représentations de la monnaie, c'est-à-dire de la forme achevée de l'équivalent général, les plus bigarrées et les plus contradictoires. Ceci ressort de façon frappante à propos de la banque par exemple : avec les définitions de la monnaie issues des lieux communs, on n'arrive plus à rien. [...] ». (Le Capital - Livre I, Ed. Sociales, 1983, pp. 92-93, note 32).

À partir de celle de Ricardo, Marx va construire une théorie de la valeur-travail des marchandises. Il revendique la mise en évidence du caractère double du travail : le travail utile, concret, qui crée la valeur d'usage et le « travail abstrait », productif de valeur. La « valeur d'usage » est une propriété des biens en général, relative à leur utilité objective (condition préalable à l'échange, pour l'acheteur). La « valeur d'échange » est un rapport quantitatif entre deux marchandises. Pour établir un échange, il faut trouver « quelque chose de commun » dans les marchandises, une propriété non pas physique mais sociale : le travail humain, homogène, dépensé, ou « travail abstrait ». Dans l'économie marchande, l'égalisation du travail abstrait s'opère grâce à l'abstraction des caractères concrets du travail. La « valeur d'échange » n'est que la forme de manifestation de la valeur, dont la substance est le travail abstrait. Et la grandeur de la « valeur » se mesure par la quantité de travail socialement nécessaire à la production, en prenant en compte « le degré moyen d'habileté et d'intensité », dans les conditions sociales et techniques « normales ». Marx se heurte au problème du travail qualifié ou complexe. Selon lui, le travail complexe n'est qu'un multiple du travail simple moyen. Toutefois, dans son analyse, il se fonde sur l'hypothèse du travail simple.

La théorie du fétichisme de Marx trouve une application dans la marchandise. Concernant le caractère fétiche de la marchandise, l'auteur affirme : « Ce qu'il y a de mystérieux dans la forme-marchandise consiste donc simplement en ceci qu'elle renvoie aux hommes l'image des caractères sociaux de leur propre travail comme des caractères objectifs des produits du travail eux-mêmes, comme des qualités sociales que ces choses posséderaient par nature : elle leur renvoie ainsi l'image du rapport social des producteurs au travail global, comme un rapport social existant en dehors d'eux, entre des objets » (Op. cit., pp. 82-83).

Karl Marx se heurte à une difficulté soulevée par Ricardo : la conciliation entre la valeur des marchandises fondée sur la quantité de travail et l'existence d'un taux moyen de profit entre les différentes branches de l'économie. La solution de Marx repose sur la théorie des prix de production. La « transformation » des valeurs d'échange en prix de production proposée au livre III du Capital va donner naissance une célèbre controverse dans la littérature économique consacrée à Marx.

Karl Marx : reformulation théorique

Le capital, catégorie économique fondamentale du capitalisme a, selon Marx, la propriété de se valoriser en s'appropriant la plus-value qui se génère dans le processus de production capitaliste. Grâce au capital-argent, les capitalistes achètent sur le marché à leur valeur, les matières premières, les machines, mais aussi la « force de travail » des ouvriers. La valeur de la force de travail se ramène à la quantité de travail socialement nécessaire pour produire les biens de subsistance nécessaires à sa reconstitution, un minimum socialement nécessaire. À la différence de toutes les autres marchandises, elle contient « un élément historique et moral ». Les travailleurs, dépossédés de tout moyen de production, sont « libres » de vendre sur le marché leur force de travail pour un temps déterminé. Mais la valeur d'usage de cette force, qui en a motivé l'achat par le capitaliste, est très spécifique : la capacité à créer davantage de valeur qu'elle n'en coûte pour se reconstituer, c'est-à-dire à produire de la plus-value. L'exploitation ne constitue pas un vol, puisque les capitalistes achètent en principe la force de travail à sa valeur.

À la différence des classiques qui distinguent le capital fixe et le capital circulant, Marx oppose le capital constant et le capital variable. Le capital constant est constitué par les machines, les matières premières et l'énergie, tandis que le capital variable sert à payer la force de travail. Dans le processus de production, seule une partie du capital constant est consommée. En effet, chez Marx, la valeur d'une marchandise (en heures de travail) se décompose de la manière suivante :

Capital constant consommé + Capital variable + Plus-value
(-------- travail indirect-------)    (--------- travail direct ---------)

avec capital constant consommé = matières premières, énergie, usure des machines.

Le travail indirect (ou « mort ») est conservé dans la production (sa valeur est transférée au produit). Le travail direct (ou « vivant ») apporte une valeur nouvelle aux moyens de production et se décompose en deux parties : durant la première partie (travail nécessaire), le travailleur reproduit l'équivalent de la valeur de sa force de travail et durant la deuxième (surtravail), il produit la plus-value pour le capitaliste.

Le rapport surtravail/travail nécessaire ou le taux de plus-value (plus-value/capital variable) mesure le degré d'exploitation des travailleurs.

Le rapport entre le capital constant et le capital variable est la composition organique du capital.

Le taux de profit s'exprime par le rapport Plus-value/(Capital constant + Capital variable), ou le rapport Taux de plus-value/(Composition organique du capital +1).

On peut distinguer deux phénomènes dans le processus historique de la production de la plus-value. Durant la première moitié du XIXe siècle, on constate le phénomène de la production de la plus-value « absolue » : la plus-value augmente grâce à l'allongement de la durée et de l'intensité du travail, à temps de travail nécessaire constant. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, la durée du travail se stabilise et on constate le phénomène de la production de la plus-value « relative » : la plus-value augmente grâce au progrès technique et à la hausse de la productivité du travail, qui permettent de raccourcir le temps de travail nécessaire.

Marx remarque aussi :

« Mais si par ailleurs on réfléchit que, jusqu'ici, l'économie politique a tâtonné autour de la distinction entre capital constant et capital variable, sans jamais arriver à la formuler avec précision ; qu'elle n'a jamais présenté la plus-value séparée du profit et que le profit lui-même elle ne l'a pas exposé dans sa pureté, en le distinguant de ses composants promus respectivement à l'autonomie : profit industriel, profit commercial, intérêts, rente foncière ; qu'elle n'a jamais analysé à fond les différences dans la composition organique du capital, pas plus par conséquent que la formation du taux de profit général - alors il n'y a plus de mystère à ce que la solution de cette énigme lui ait toujours échappé » (Le Capital - Livre III, Paris : Ed. Sociales, 1976, p. 211).

Karl Marx, le cycle et les crises économiques.

Marx rejette la « loi des débouchés » et ne peut admettre la thèse de Say selon laquelle les surproductions partielles s'expliquent par des sous-productions partielles. Pour lui, « L'offre de toutes les marchandises peut être à un moment donné plus grande que la demande de toutes les marchandises, du fait que la demande de marchandise générale, d'argent, de valeur d'échange, est plus grande que la demande de toutes les marchandises particulières, ou du fait que le moment qui consiste à représenter la marchandise en argent, à réaliser sa valeur d'échange l'emporte sur le moment consistant à retransformer la marchandise en valeur d'usage » (Théories sur la plus-value, tome 2, Paris : Ed. Sociales, 1975, p. 602)

Marx n'accepte pas la théorie des crises de Malthus en termes de sous-consommation par excès d'épargne, car elle conduit à promouvoir la consommation improductive des classes aisées de la société. Par contre, il rend un vibrant hommage à la contribution de Sismondi. Il dit que « les crises ne sont pas chez lui fortuites, comme chez Ricardo, mais sont, à grande échelle et à des périodes déterminées, des explosions essentielles des contradictions immanentes » (Théories sur la plus-value, tome 3, Ed. Sociales, 1976, pp. 58-59).

Dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter affirme que Marx est le premier auteur à dépasser la conception des crises comme produit d'erreurs ou d'excès de crédit et à développer l'analyse du cycle. Il ajoute : « Marx, à mon sentiment, a été le premier économiste, qui, ayant dépassé cette conception traditionnelle, ait anticipé - abstraction faite des compléments statistiques - sur l'œuvre de Clément Juglar ». Il conclut en disant qu'il faut assigner à Marx « un rang élevé parmi les fondateurs de l'analyse moderne des cycles » (Payot, 1969, p. 68).

Selon Marx (et Engels), la question des crises générales de surproduction et du « cycle périodique moderne » apparaît véritablement avec la crise de 1825, observable en particulier aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. La crise de 1847 étant suivie immédiatement de la Révolution de 1848 sur le continent européen, Marx va établir une relation entre les crises économiques et la révolution politique, qu'il maintiendra jusque vers 1860 : la crise comme principal levier de la révolution. Et dans le Manifeste du Parti communiste, on trouve la thèse selon laquelle chaque crise est pire que la précédente, car elle est plus « universelle » et concerne l'ensemble du marché mondial. L'« épidémie de la surproduction » ramène la société à un « état de barbarie momentanée ».

La bourgeoisie surmonte ces crises : 1) en détruisant massivement des forces productives ; 2) en exploitant plus à fond des anciens marchés, donc disent Marx et Engels : « En préparant des crises plus générales et plus puissantes et en réduisant les moyens de les prévenir » (Manifeste du Parti communiste, Ed. Sociales, 1972, p. 49).

Pour comprendre la théorie marxienne, il est nécessaire de distinguer entre les possibilités d'apparition des crises et les causes effectives des crises.

Les possibilités générales d'apparition des crises économiques

Marx traite tout d'abord de ce qu'il appelle les « possibilités générales », abstraites, ou des conditions permissives de la crise économique. Deux aspects sont à retenir dans ce cadre: les possibilités liées aux caractéristiques de l'économie marchande capitaliste et celles liées à la rotation du capital fixe.

Les possibilités générales liées aux caractéristiques de l'économie marchande capitaliste

Deux formes doivent ici être envisagées : la « métamorphose de la marchandise » et la « métamorphose du capital ».

1- La « métamorphose de la marchandise » renvoie à la séparation dans le temps et dans l'espace de l'acte d'achat et de l'acte de vente. Il s'agit de la forme la plus abstraite, c'est-à-dire de la forme générale de l'économie marchande, correspondant à la formule M - A - M'. L'échangiste vend pour acheter. La monnaie intervient ici exclusivement comme moyen de circulation, intermédiaire des échanges. Il existe ici une possibilité de crise avec le passage par la forme argent, car l'achat et la vente sont généralement séparés dans l'espace et dans le temps.

2- La « métamorphose du capital » renvoie à la fonction de la monnaie comme moyen de paiement. La formule générale du capital est A - M - A', avec un procès cyclique du capital de type :

A - M T - P - M' - A' avec M' = M + M et A' = A + A
Mp

Le capitaliste achète pour vendre. Dans la « métamorphose du capital », la « réalisation » de la marchandise doit se faire avec profit et dans un temps limité. La monnaie ne fonctionne pas seulement comme moyen de circulation, mais aussi comme moyen de paiement. Marx évoque le paiement renvoyé à terme avec les traites, l'escompte dans le grand commerce. Les capitalistes peuvent ne plus faire face à leurs obligations réciproques, solder toutes les séries de transactions. Certains capitalistes retirent leur capital-argent du circuit où il était avancé pour le transférer dans une autre branche ou le conserver sous la forme argent en attendant des jours meilleurs.

Mais ces deux aspects ne donnent que les possibilités les plus générales des crises.

Les possibilités liées à la rotation du capital fixe

Selon Marx, si dans les branches, les périodes d'investissement du capital sont très variables, la rotation du capital fixe, le décalage entre les amortissements et le remplacement de l'ordre d'une dizaine d'année représente la « base matérielle des crises périodiques ». Sur la durée des cycles, au livre 1 du Capital, dans la traduction française de 1872-75 (mise au point par Joseph Roy), Marx rajoute un passage à ce propos, au chapitre XXIII (« La loi générale de l'accumulation capitaliste ») : « Jusqu'ici la durée périodique de ces cycles est de dix ou onze ans, mais il n'y a aucune raison pour considérer ce chiffre comme constant. Au contraire, on doit inférer des lois de la production capitaliste [...] qu'il est variable et que la période des cycles se raccourcira graduellement » (Capital, livre I, Ed. Sociales, 1983, p. 710, note 79). Marx a ici en vue le phénomène de l'obsolescence croissante (l'« usure morale ») des équipements et il ne se place pas dans une perspective d'aggravation des crises économiques.

Marx s'intéresse aussi au découpage en différentes phases du cycle économique, caractérisé davantage par une simple récurrence que par une périodicité stricte. Il découpe généralement le cycle industriel décennal en cinq « périodes »: moyenne activité, prospérité, crise, dépression et stagnation (Capital, livre I, chap. XIII, Ed. Sociales, 1983, p. 509).

Les causes effectives de déclenchement des crises économiques.

Cette question a soulevé d'interminables controverses, en raison du caractère très inachevé et très dispersé des écrits de Marx à partir de 1857. Cependant à travers l'étude de ses textes, trois types de causes effectives sur les crises peuvent être envisagés : l'« anarchie de la production » ou la « disproportionnalité », la « sous-consommation » et la « suraccumulation du capital ».

L' « anarchie de la production » ou la « disproportionnalité »

Selon Marx, la production capitaliste n'est pas coordonnée ex ante pour tenir compte des besoins réels du marché en matière de biens de consommation ou d'investissement, la régulation se faisant ex post par le marché. Marx souligne le manque de proportionnalité entre les différentes branches de la production. Quand Marx parle d' « anarchie de la production » dans le mode de production capitaliste, il ne veut pas dire chaos, mais absence de régulation consciente de la production. La conception marxienne de la disproportionnalité entre les branches de production ne correspond pas à celles de J.- B. Say ou de Ricardo. Chez Marx, une surproduction partielle a des effets sur les autres branches en raison des interdépendances. Par exemple, Marx évoque dans les Théories sur la plus-value, les relations entre une branche qui connaît la surproduction et les branches correspondant aux « stades préalables » qui produisent le capital constant dans ses différentes phases. Pour Marx, la surproduction partielle conduit à la surproduction générale, c'est-à-dire touchant la plupart des branches de l'économie. Au livre 2 du Capital, dans son étude de la reproduction élargie du capital social, Marx montre qu'une certaine proportionnalité doit exister entre les deux sections productives, afin que la croissance du produit global s'effectue sans heurts.

La sous-consommation.

En fait, Marx distingue en particulier la sous-consommation au sens large et la sous-consommation au sens strict (ouvrière).

a) La sous-consommation au sens large
Dans un passage rédigé seulement en 1878, au livre 2 du Capital, Marx déclare : « C'est pure tautologie que de dire : les crises proviennent de ce que la consommation solvable ou les consommateurs capables de payer font défaut. Le système capitaliste ne connaît d'autres modes de consommation que payants, à l'exception de ceux de l'indigent ou du "filou" » (Ed. Sociales, 1976, p. 360). La notion de surproduction est ambiguë ; elle porte sur les marchandises et non sur les produits, car à vrai dire, il existe une sous-production de produits, compte tenu des besoins non satisfaits dans la société. Marx précise qu'il s'agit d'un manque de consommation solvable en général, qui ne concerne pas seulement la consommation finale des ouvriers (biens salariaux) et des capitalistes (biens de luxe, par exemple), mais aussi de la « consommation productive » (investissement).
b) La sous-consommation ouvrière

Dans les Théories sur la plus-value et dans les livres 2 et 3 du Capital, on trouve plusieurs passages qui vont dans le sens d'une analyse des crises en termes de sous-consommation ouvrière. On peut en mentionner au moins trois. Dans les Théories sur la plus-value, l'auteur remarque à propos de la surproduction de capital que « la plus grande partie de la population, la population ouvrière, ne peut élargir sa consommation que dans des limites très étroites » (Ed. Sociales, 1975, tome 2, p. 587). Au livre 2 du Capital, on trouve une note selon laquelle la vente des marchandises est limitée non pas « par les besoins de consommation de la société en général », mais par les besoins de consommation de la grande majorité qui est « toujours pauvre et condamnée à toujours le rester » (Ed. Sociales, 1976, p. 491, note). Enfin, il existe un célèbre passage du chapitre XXX du livre 3 du Capital qui va dans le sens de la sous-consommation ouvrière : « la raison - ou le fondement ultime [der letzte Grund] » de toute crise est toujours la « pauvreté et la limitation de la consommation des masses » en face du développement des forces productives (Ed. Sociales, 1976, p. 446). Une interprétation hâtive de Marx conduit beaucoup de lecteurs à identifier « fondement ultime » et « cause », et sur cette question il existe un débat ancien.
Mais par ailleurs, Marx affirme à la suite du passage cité plus haut, rédigé en 1878, au livre 2 du Capital : « [...] On dit que la classe ouvrière reçoit une trop faible part de son propre produit et que cet inconvénient serait pallié dès qu'elle en recevrait une plus grande part, dès que s'accroîtrait en conséquence son salaire, il suffit de remarquer que les crises sont chaque fois préparées justement par une période de hausse générale des salaires, où la classe ouvrière obtient effectivement une plus grande part de la fraction du produit annuel destinée à la consommation ». À cette occasion, Marx rappelle que les travailleurs peuvent avoir accès à quelques biens de luxe.
La place de l'aspect sous-consommation ouvrière au sein des causes effectives des crises a été longtemps exagérée, aussi bien chez les disciples que chez les critiques de Marx. Joseph Schumpeter indique avec raison que la sous-consommation ouvrière ne joue pas un rôle déterminant dans l'analyse marxienne des crises ; cet aspect serait « éliminé » par l'auteur du Capital, car il caractériserait surtout les théories de Sismondi et de Rodbertus (Histoire de l'analyse économique, trad. fr., Paris : Gallimard, 1983, tome 2, p. 494 ; voir aussi Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris : Payot, 1969, pp. 65-69). Si la sous-consommation ouvrière ne joue pas un rôle majeur dans le déclenchement des crises de surproduction, elle agit néanmoins comme facteur cumulatif de dépression, car avec la hausse du chômage (au sein de l'armée industrielle de réserve), la consommation ouvrière tend à décliner.

La « suraccumulation du capital ».

Ce troisième aspect, déjà sous-jacent dans les Grundrisse, apparaît clairement dans les Théories sur la plus-value et surtout dans le livre 3 du Capital. À l'issue des phases ascendantes du cycle, il existe périodiquement une situation de « pléthore », de surproduction de capital, ou de « suraccumulation du capital ». Marx distingue deux cas à ce propos, la suraccumulation absolue et la suraccumulation relative.
La « suraccumulation absolue du capital » n'est qu'un cas limite. Cela signifie que tout capital additionnel dans l'économie n'arrive pas à se valoriser : C + C ne permet pas d'obtenir en t 1 plus de profit que C en t 0. Il peut même rapporter moins de profit.
La « suraccumulation relative du capital » est le cas plus habituel. Périodiquement, le taux général de profit diminue. Pour Marx, la « dévalorisation » (« entwertung », traduit aussi par « dépréciation ») du capital existant est un « moyen immanent » du mode de production capitaliste pour contrer cette baisse du taux de profit, et en même temps pour former des capitaux neufs. Il est donc nécessaire qu'une partie du capital existant dans l'économie se mettre en valeur à un taux réduit, ou bien soit « mis en jachère » ou « mis en sommeil », c'est-à-dire ne soit pas valorisé de tout. Dans ce dernier cas, il se produit une destruction de capital, temporaire ou définitive : fermeture d'entreprise, machines inutilisées, pourrissement des marchandises dans les entrepôts, etc. Cette opération permet de relever le taux moyen de profit et d'engager à nouveau la reprise de l'accumulation du capital sur des bases nouvelles. Cependant, la situation de surabondance de capitaux ne peut être que transitoire. Dans les Théories sur la plus-value, faisant allusion à Adam Smith qui mettait en rapport la surabondance du capital avec la baisse du taux de profit, Marx affirme : « Des crises permanentes, ça n'existe pas » (Ed. Sociales, 1975, tome 2, p. 592, note).

Parmi les causes effectives, faut-il placer aussi la « loi de baisse tendancielle du taux moyen de profit » ? En fait, cette loi concerne la longue période et non les phénomènes de conjoncture. Pour Marx, la loi semble constituer un facteur d'aggravation des dépressions. Il déclare que la baisse tendancielle du taux moyen de profit « favorise la surproduction, la spéculation, les crises, la constitution de capital excédentaire à côté d'une population en excédent » (Capital, livre III, Ed. Sociales, 1976, p. 236). Il semble donc qu'il ne faille pas confondre la loi de baisse tendancielle du taux moyen de profit, qui s'accompagne d'une hausse de la masse de profit (« loi à double face ») et la baisse du taux de profit et de la masse de profit liée à la suraccumulation périodique, cyclique du capital. Toutefois, Marx n'explicite jamais les liens possibles entre cette loi et les crises économiques.

Une dernière question mérite d'être abordée, celle de l'« effondrement » éventuel du capitalisme. On affirme souvent que Marx aurait défendu toute sa vie la thèse selon laquelle le capitalisme subirait des crises périodiques de plus en plus violentes, aboutissant à une « crise finale », un « effondrement » du mode de production capitaliste. Il est vrai que cette perspective apparaît dans les écrits de jeunesse de Marx et d'Engels. On peut remarquer qu'il n'était pas a priori absurde de penser que la série des crises de 1825, 1836, 1847, 1857, de plus en plus graves, aboutirait à une catastrophe. De plus, Clément Juglar faisait observer que plus un pays est développé et riche, plus les crises économiques y sont violentes. Toutefois, au delà des Grundrisse, dans l'œuvre de Marx à partir des années 1860 (à la différence de l'œuvre d'Engels), il est difficile de trouver des propos allant dans le sens d'un pronostic d'effondrement du mode de production capitaliste, suite à des crises économiques de plus en plus graves. Marx reste attaché à l'idée que les crises constituent un moyen de surmonter temporairement et brutalement certaines des contradictions générées par la dynamique du mode de production capitaliste. Au livre 3 du Capital, il fait observer : « Les crises ne sont jamais que des solutions violentes et momentanées des contradictions existantes, de violentes éruptions qui rétablissent pour un instant l'équilibre rompu » (Ed. Sociales, 1976, p. 243).

 


Bibliographie

Les auteurs :

Blanc (Louis) : Organisation du travail (1839), 4e édition, Paris : Cauville frères, 1845.

Fourier (Charles) : Le nouveau monde industriel et sociétaire (1829), Paris : Flammarion, 1973.

List (Friedrich) : Système national d'économie politique, Paris : Gallimard, coll. « Tel », 1998.

Marx (Karl) : Le Capital - Livre I, traduction de la 4e édition allemande (1890) par un collectif sous la responsabilité de J. P. Lefèvre, Paris : Ed. Sociales, 1983, rééd. P. U. F., coll "Quadrige", 1993.

Marx (Karl) : Le Capital - Livre II, traduction d'Erna Cogniot, Paris : Ed. Sociales, 1976.

Marx (Karl) : Le Capital - Livre III, traduction de C. Cohen-Solal et G. Badia, Paris : Ed. Sociales, 1976.

Marx (Karl) : Théories sur la plus-value (Livre IV du Capital), traduction sous la responsabilité de Gilbert Badia, Paris : Ed. Sociales, 1974-76, trois tomes.

Marx (Karl) et Engels (Friedrich) : Le Manifeste du parti communiste, édition bilingue, Paris : Ed. Sociales, 1972.

Marx (Karl) et Engels (Friedrich) : Critiques des programmes de Gotha et d'Erfurt, Paris : Ed. Sociales, 1966.

Proudhon (Pierre-Joseph) : Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère, Paris : Marcel Rivière, 1923 (deux tomes).

Saint-Simon (Claude-Henri de Rouvroy, comte de) : uvres de Saint-Simon, Paris : Anthropos, 1966, 6 volumes.

Sismondi : Nouveaux principes d'économie politique, Paris : Calmann-Lévy, 1971.

Sismondi : Nouveaux principes d'économie politique. Les trois livres du Second Tome. Du Numéraire, de l'Impôt, de la Population, Economies et Sociétés. Cahiers de l'ISMEA, tome X, n° 1, janvier 1976, hors série n° 20.

Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Première année, 1829, publiée avec introduction et notes par Célestin Bouglé et Elie Halévy, Paris : Marcel Rivière, 1924.
 

La littérature secondaire :

Bravo (Gian-Mario) : Les socialistes avant Marx, Paris : Maspero, 1970 (3 tomes).

Chavance (Bernard) : Marx et le capitalisme, Nathan, coll. de poche « Circa », 1996

Ege (Ragip) : « L'économie politique et les systèmes sociaux pendant la première moitié du XIXe siècle », chapitre XVI, in : Béraud (Alain) et Faccarello (Gilbert), sous la direction de: Nouvelle histoire de la pensée économique, Paris : La Découverte, tome 2, Des premiers mouvements socialistes aux néoclassiques, 2000.
 


Jean-Pierre POTIER, Professeur de Sciences économiques à l'université Lumière-Lyon2 et chercheur au laboratoire Triangle - pôle Histoire de la Pensée (Centre Walras) pour SES-ENS.

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