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Mill, Malthus et Say : Les grands thèmes

Publié le 08/09/2007
Auteur(s) : Jean-Pierre Potier
Nos trois auteurs prennent position sur plusieurs thèmes importants, objets de vives polémiques durant la première moitié du XIXe siècle. Tout d'abord, les questions de la croissance démographique et de l'assistance publique aux pauvres, abordées par Malthus, sont fortement débattues en Angleterre et en France. La théorie de la valeur est toujours discutée, puisque Say polémique âprement contre Ricardo à ce sujet. La querelle des débouchés est sans conteste un moment théorique crucial dans les écrits des économistes classiques. Il est utile aussi de souligner ce qui permettra d'établir un pont en direction de la pensée marginaliste: l'abandon chez Say d'une analyse en termes de classes sociales au profit de catégories fonctionnelles; par ce moyen, le personnage de l'entrepreneur va prendre pleinement sa place dans la pensée économique. Enfin, notons la spécificité du libéralisme social défendu en Angleterre par John Stuart Mill.

La question de la population

Malthus intervient sur la question de la population dans une période historique durant laquelle on assiste à une croissance démographique en Angleterre; en effet, entre 1700 et 1840, la population britannique passe de près de 6 millions à près de 16 millions d'habitants. L'analyse développée dans le second Essai sur le principe de population peut être présentée dans les deux points suivants:
- Population et subsistances : les deux progressions;
- "Freins préventifs"et "freins destructifs" à la croissance de la population.

Population et subsistances : les deux progressions

Dans le second Essai sur le principe de population, Malthus observe: "si c'est une folie de vouloir multiplier l'or et l'argent dans un pays, sans y multiplier les marchandises en circulation, il n'est pas moins absurde de vouloir multiplier les hommes sans augmenter la quantité des aliments. Il faut même convenir que le niveau au dessus duquel les lois humaines ne peuvent élever la population, est une limite plus fixe et plus inviolable que n'est la limite de l'accumulation des métaux [...]" (tome 2, p. 183). Malthus s'intéresse, en effet, aux "effets d'une grande cause intimement liée à la nature humaine", qui gênent le progrès vers le bonheur, depuis l'origine de l'humanité jusqu'à aujourd'hui. Cette cause consiste dans la "tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce, plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée" (tome 1, pp. 67-68). Notre auteur établit le paradoxe suivant :

- d'un côté, il existe une facilité illimitée de reproduction dans les deux genres, c'est-à-dire pour les végétaux, les animaux et aussi pour les hommes ;
- d'un autre côté, il existe un espace limité et des moyens d'alimentation en quantité limitée.
Toutefois, on ne peut pas mettre sur le même plan les plantes, les animaux et les hommes. En effet, les plantes et les animaux "suivent leur instinct", sans se préoccuper des besoins de leur progéniture ; par voie de conséquence, les plantes et les animaux excédentaires meurent, faute de place et de nourriture. Par contre, pour les hommes, les effets de cet obstacle sont plus complexes. En effet, l'homme est soumis au dilemme instinct/raison: "Sollicité par le même instinct, il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra point pourvoir. S'il cède à cette juste crainte, c'est souvent aux dépens de la vertu. Si au contraire l'instinct l'emporte, la population croît plus que les moyens de subsistance" (tome 1, p. 68). De plus, il existe deux lois sociales, le système de la propriété et l'institution du mariage, qui sanctionnent la nécessaire "inégalité des conditions" parmi les hommes (tome 2, p. 32).

Malthus s'intéresse d'une part, à l'accroissement naturel de la population, d'autre part, à l'accroissement des moyens de subsistance dans les conditions les plus favorables.

L'accroissement naturel de la population

L'accroissement naturel de la population (sans obstacle), ne s'observe en réalité nulle part dans le monde. Cependant, il existe des pays dans lesquels l'accroissement effectif se rapproche fortement de ce que pourrait être l'accroissement "naturel". Les Etats de l'Amérique du Nord se trouvent dans ce cas, car ils sont biens pourvus de moyens de subsistance, les moeurs y sont " pures" et les mariages précoces fréquents. Durant un siècle et demi (en gros de 1650 à 1800), la population aurait doublé dans un laps de temps inférieur à 25 ans. Si l'on considère seulement la partie rurale des Etats américains, le doublement se produirait en 15 ans (tome 1, pp. 69-70). Cependant, Malthus ne veut pas adopter une hypothèse de hausse trop rapide de la population : "Nous pouvons donc tenir pour certain que, lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon une progression géométrique" (tome 1, pp. 70-71).

L'accroissement de moyens de subsistance

L'accroissement de moyens de subsistance, des produits de la terre, dans les conditions les plus favorables est, selon Malthus, moins facile à établir. Les terres fertiles peuvent être améliorées par le travail humain. Cependant, l'auteur ajoute : "Cette amélioration, par la nature de toute espèce de sol, ne peut faire des progrès toujours croissants ; mais ceux qu'elle fera, au contraire, seront de moins en moins considérables [...]" (tome 1, p. 71). Les additions au produit moyen agricole diminuent régulièrement. Malthus exprime ainsi la question des rendements décroissants. Toutefois, il ne nie pas la possibilité de progrès techniques qui viendraient contrecarrer périodiquement le phénomène des rendements décroissants agricoles. En définitive, Malthus souhaite se situer dans le cas le plus favorable pour les produits de la terre. Il fait l'hypothèse selon laquelle les additions nouvelles au produit moyen agricole ne décroissent pas, mais restent identiques : "[...] les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l'industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique" (tome 1, p. 73).

En résumé, selon Malthus, la dynamique prolifique humaine resterait inchangée au cours du temps et la croissance démographique suivrait une progression géométrique telle que 1, 2, 4, 8, 16, 32, la population tendant à doubler au moins tous les vingt-cinq ans. Par ailleurs, la croissance des moyens de subsistance suivrait, au maximum, une progression arithmétique telle que 1, 2, 3, 4, 5, 6 (tome 1, p. 74).

"Freins préventifs" et "freins destructifs" à la croissance de la population.

Dans le chapitre II du livre I du second Essai, Malthus examine les "obstacles" ou "freins [checks]", qui permettent d'ajuster la population au niveau des subsistances, en dehors de périodes exceptionnelles de famines. Il en distingue deux sortes, les "freins préventifs", qui une action a priori sur l'accroissement de la population et les "freins destructifs", qui ont une action a posteriori. Cependant, à cette classification dichotomique, il superpose une division tripartite des "obstacles" (contrainte morale, vice, misère - ou malheur selon la traduction française de Pierre Prévost).

Les "freins préventifs"

Les "freins préventifs" caractérisent l'homme, car ils renvoient à la raison et à la volonté. En effet, l'homme a la chance de disposer de la connaissance et de la "capacité de prévoir et d'apprécier des conséquences éloignées" (tome 1, p. 75). Il découvre sous ses yeux le spectacle de familles nombreuses, ce qui génère en lui la crainte et il va comparer ses moyens de subsistance avec le nombre d'individus entre lesquels il devrait partager. Ces considérations vont orienter l'homme vers les "freins préventifs".

Parmi les "freins préventifs" retenus par Malthus, figure "l'abstinence du mariage, jointe à la chasteté" ce qu'il nomme la contrainte morale (moral restraint). La "contrainte morale", qui apparaît seulement dans le second Essai, est le frein "le plus convenable à opposer à l'accroissement de la population": la conduite chaste avec le recul de l'âge du mariage jusqu'à que l'individu soit en mesure d'entretenir des enfants. On ne peut évidemment pas fixer un âge idéal pour le mariage: seule l'expérience compte en la matière. Cette contrainte, qui fait appel à la vertu, doit être imposée aux penchants naturels des hommes. Malthus fait confiance ici à l'éducation des pauvres. Il préconise un "système d'éducation paroissial", analogue à celui proposé par Smith; outre le programme ordinaire d'instruction, les écoles des paroisses enseigneraient la pratique de la "contrainte morale".
Malthus n'a pas songé à interdire le mariage aux pauvres: "On m'a accusé de proposer une loi pour défendre aux pauvres de se marier. Cela n'est pas vrai. Bien loin d'avoir proposé une telle loi, j'ai dit distinctement que si un individu voulait se marier sans avoir une espérance légitime d'être en état d'entretenir sa famille, il devait avoir la plus pleine liberté de le faire; et toutes les fois que des propositions prohibitives m'ont été suggérées, comme convenables, par des personnes qui avaient tiré de fausses conséquences de ce que j'avais dit, je les ai toutes fermement et uniformément réprouvées" (tome 2, p. 86).

Historiquement, on peut dire que la position de Malthus a été mal comprise. La "contrainte morale", le célibat vertueux, ne s'exerce qu'avant le mariage. Une fois marié, l'homme peut avoir autant d'enfants qu'il est possible d'en avoir. En effet, Malthus n'a jamais préconisé l'auto-limitation des naissances pour les couples mariés et se prononce clairement contre la contraception: "si, dans chaque mariage, le nombre des enfants était assujetti à une limitation volontaire, il y aurait lieu de craindre un accroissement d'indolence [...]" (tome 2, p. 385). En effet, il n'y aurait plus d'incitation au travail et à la bonne conduite.
Les idées de Malthus sont donc bien différentes de celles des "néo-malthusiens", britanniques (James Mill, John Stuart Mill, Francis Place) ou français (Charles Dunoyer, Joseph Garnier).

En revanche, parmi les "freins préventifs", "le libertinage, les passions contraires au vœu de la nature, la violation du lit nuptial, en y joignant tous les artifices employés pour cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières", appartiennent à la classe des "vices" (tome 1, pp. 77-78).

Les "freins destructifs"

Du côté des "freins destructifs", Malthus remarque: "ceux qui paraissent une suite inévitable des lois de la nature composent exclusivement cette classe que je désigne par le mot de malheur (misery). Ceux au contraire que nous faisons évidemment naître nous-mêmes, comme les guerres, les excès de tous genres, et plusieurs autres maux inévitables, sont d'une nature mixte. C'est le vice qui les suscite, et ils amènent à leur suite le malheur" (tome 1, p. 79).

Par ailleurs, il existe aussi des "causes perturbatrices" entravant le jeu des freins. Par exemple, la croissance et les crises économiques (création ou disparition de manufactures), l'abondance des récoltes ou les disettes, les maladies, les lois sur les pauvres (cf infra), et l'émigration.

Selon Malthus, la somme de tous les freins préventifs et destructifs forme "l'obstacle immédiat à la population" (tome 1, p. 79). Les deux catégories agissent en raison inverse l'un de l'autre. Ainsi, le frein préventif aura peu d'effet dans les "pays malsains", à forte mortalité, mais agira avec force dans les pays jouissant d'une grande salubrité.

Dans une célèbre allégorie du banquet, Malthus a livré bataille contre le"droit à l'assistance" défendu par William Godwin et contre le "droit de subsister" cher à l'Abbé Raynal. Cette allégorie figure uniquement dans la 1e édition du second Essai sur le principe de population, parue en 1803 (livre IV, chap. VI); en effet, elle a été retirée par l'auteur dès 1806, vu le scandale qu'elle a suscité en Angleterre.
Malthus écrivait, en effet : "Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance qu'il peut justement leur demander et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a aucun droit à la plus petite portion de nourriture et, en fait, il est de trop. Au grand banquet de la Nature, il n'a pas de couvert pour lui. Elle lui commande de s'en aller et elle mettra elle-même promptement ses ordres à exécution, s'il ne peut pas recourir à la compassion de quelques-uns des convives du festin. Si ces convives se lèvent et lui font place, d'autres intrus se présentent immédiatement et demandent la même faveur. Le bruit qu'il existe des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux quémandeurs. L'ordre et l'harmonie du festin sont troublés, l'abondance qui régnait auparavant se change en disette et le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et de la gêne qui règnent dans toutes les parties de la salle et par les clameurs importunes de ceux qui sont justement furieux de ne pas trouver les aliments qu'on leur avait laissé espérer. Les convives reconnaissent trop tard l'erreur qu'ils ont commise en enfreignant les ordres stricts à l'égard des intrus, donnés par la grande maîtresse du banquet, laquelle désirait que tous ses hôtes fussent abondamment pourvus et, sentant qu'elle ne pouvait pourvoir un nombre illimité de convives, refusait par un souci d'humanité d'admettre des nouveaux venus quand la table était déjà remplie" (Edit. Guillaumin, 1845, pp. 531-532).

Le débat sur les "Poor Laws" en Angleterre

Les idées de Malthus sur la population doivent être examinées dans le contexte du débat britannique relatif aux lois sur les pauvres. Rappelons tout d'abord brièvement les principales lois. L'"Old Poor Law", apparue en 1601, sous Elisabeth I, organise l'aide au niveau des paroisses, qui doivent lever un impôt spécifique. La "Poor Law Settlement Act" (1662) introduit une obligation de résidence dans la paroisse. Une loi de 1722 prescrit aux paroisses de construire des "workhouses", affermées à des entrepreneurs et retire toute assistance aux pauvres (valides ou non) qui refusent d'y entrer. Néanmoins, le "Gilbert's Act" (1782) autorise les paroisses à secourir les pauvres valides sans les obliger à entrer dans la maison de travail, désormais réservée aux vieillards et infirmes. Enfin, en 1795, un acte de justice du district de Speenhamland instaure un supplément salarial fondé sur la différence entre les ressources du travailleur et un revenu minimum, lié à l'évolution du prix du pain.
En 1803, environ un million de personnes, soit 11 % de la population britannique reçoivent une aide dans le cadre des lois sur les pauvres et la situation se dégrade dans les années suivantes.

Quel est le point de vue de Malthus sur les "Poor Laws"? Selon lui, les lois sur les pauvres ont des effets pervers. En effet, elles tendent à faire augmenter la population, car elles encouragent l'imprévoyance, les mariages précoces. De plus, la quantité de subsistance consommé dans les "workhouses" ou distribuée aux pauvres contribue à faire augmenter le prix de ces biens et donc aggrave la situation de la population non assistée, dont le prix réel du travail diminuera.
Dans le second Essai sur le principe de population, Malthus présente un plan pour abolir les lois sur les pauvres (livre IV, chap. VIII). A ses yeux, cette abolition ne peut s'opérer que graduellement : "[...] je proposerais qu'il fût publié une loi portant que l'assistance des paroisses serait refusée aux enfants nés d'un mariage contracté plus d'un an après que cette loi aurait été promulguée, et à tous les enfants illégitimes nés deux ans après la même époque" (tome 2, p. 257). Ainsi, cette disposition "rendrait la génération naissante moins dépendante du gouvernement et des riches".
Toutefois, selon Malthus, la "charité volontaire et active", à bien différencier de l'aumône pratiquée sans discernement, permet adoucir quelque peu la misère des pauvres. Elle doit être très sélective, c'est-à-dire profiter aux pauvres les plus méritants. Mais elle doit rester incertaine, afin d'éviter l'accoutumance. En outre, pour celui qui se livre à cette charité, elle doit correspondre à une réelle privation. C'est là le sens de l'"allégorie du banquet".

Finalement, en 1832, une Commission royale sur la question des pauvres, animée par Nassau Senior et Edwin Chadwick, se met en place. Ses recommandations aboutissent en 1834 à l'adoption de la "Poor Law Amendment Act", ou "New Poor Law". La nouvelle loi organise l'assistance des indigents au niveau d'"unions" de paroisses. Le "comité de surveillance" de chaque union détermine le montant de la taxe et la répartition du produit entre les paroisses adhérentes. Les faibles secours aux pauvres valides seront distribués exclusivement dans le cadre des "workhouses", dans lesquelles on sépare les maris, les femmes et les enfants. Au dessus de toutes les unions de paroisses, règne un Conseil central formé de trois commissaires ("le Monstre à trois têtes"), pourvu d'un droit de réglementation et de contrôle très étendu.
John Stuart Mill se déclare favorable à la nouvelle loi sur les pauvres. Cependant, il préconise le contrôle des naissances, et il milite activement en ce sens. Selon lui, "Tout homme a le droit de vivre : soit; mais personne n'a le droit de mettre au monde des êtres destinés à rester à la charge d'autrui. Quiconque prétend soutenir le premier de ces droits doit renoncer au second" (Principes d'économie politique, tome 1, p. 421). Dans On Liberty, contrairement à Malthus, John Stuart Mill penche pour l'interdiction du mariage chez les pauvres: "Et dans un pays trop peuplé ou en voie de le devenir, mettre au monde trop d'enfants, dévaluer ainsi le prix du travail pour leur entrée en compétition, c'est faire grand tort à tous ceux qui vivent de leur travail. Ces lois qui, dans nombre de pays du Continent interdisent le mariage aux couples qui ne peuvent pas prouver qu'ils ont les moyens de nourrir une famille, n'outrepassent pas le pouvoir légitime de l'Etat [...] on ne peut leur reprocher d'être des violations de la liberté" (De la liberté, p. 230).

La théorie de la valeur: utilité et coût de production

La théorie de la valeur de Say

Dans le Traité d'économie politique, Jean-Baptiste Say critique Adam Smith sur la question de la mesure de la valeur des marchandises par le travail. Selon lui, il n'existe pas de "valeur invariable" susceptible de servir de mesure des valeurs. D'autre part, il ne peut accepter la théorie ricardienne fondée sur la quantité de travail incorporée.
Say identifie la richesse et la valeur et il polémique avec Ricardo à ce propos. Dans la 5e édition du Traité d'économie politique (1826), il définit la valeur de la manière suivante: "La valeur de chaque chose est le résultat de l'évaluation contradictoire faite entre celui qui en a besoin, ou qui la demande; et celui qui la produit, ou qui l'offre. Ses deux fondements sont donc 1e L'utilité qui détermine la demande qu'en en fait; 2e Les frais de sa production qui bornent l'étendue de cette demande; car on cesse de demander ce qui coûte trop de frais de production" (tome 3, pp. 328-329). Au sujet de l'utilité objective, "premier fondement" de la valeur, Say explique que "cette utilité tient à la nature physique et morale de l'homme, au climat qu'il habite, aux moeurs, à la législation de la société dont il fait partie". A la 5e édition du Traité, il introduit des développements sur les besoins qui conduiront à le faire passer plus tard pour un "précurseur" de l'analyse marginale : "Quoi qu'il en soit, chaque individu, ou chaque famille (car en économie politique on peut considérer les familles comme des individus, puisqu'elles ont des goûts, des ressources et des intérêts communs), sont obligés de faire une sorte de classement de leurs besoins pour satisfaire ceux auxquels ils attachent plus d'importance, préférablement à ceux auxquels ils en attachent moins. Ce classement exerce une fort grande influence sur le bonheur des familles et de l'humanité en général. [...]. Or, il est de fait que chaque homme, soit en vertu d'un plan arrêté à l'avance, soit pour obéir aux habitudes prises, ou aux impulsions du moment, au moyen du revenu dont il dispose et quelle qu'en soit la source, fait telle dépense préférablement à telle autre; et lorsqu'il est arrivé ainsi aux bornes de ses facultés, il s'arrête et ne dépense plus rien, à moins qu'il ne dépense le revenu d'une autre personne" (tome 2, p. 161). Say envisage la possibilité de substitution entre les biens : plus le produit coûte en frais de production au producteur, "et plus, dans la classification qu'en font les consommateurs, il est reculé et se voit préférer tous les produits capables de procurer une satisfaction plus grande pour le même prix" (tome 2, p. 162).

La théorie de la valeur de John Stuart Mill

Selon John Stuart Mill, pour qu'une chose possède une valeur d'échange, deux conditions sont nécessaires, l'utilité et la difficulté d'acquisition. L'utilité d'une chose, qui permet la satisfaction d'un désir, "d'après l'estimation de l'acheteur, est l'extrême limite de la valeur d'échange: cette valeur ne peut pas monter plus haut et il faut même un concours de circonstances particulières pour qu'elle s'élève jusque-là" (Principes d'économie politique, tome 1, p. 511). La "difficulté d'acquisition" d'une chose peut faire l'objet d'un classement en trois catégories:
- la limitation absolue de l'offre (œuvres d'art, les terres....);
- l'emploi d'une certaine quantité de travail et de capital nécessaire pour produire le bien; le coût de production fixe ici un minimum de valeur;
- le cas particulier du produit brut de la terre, en raison de la loi des rendements décroissants.
John Stuart Mill conclut ainsi son analyse de la valeur: "Récapitulons. La demande et l'offre déterminent la valeur de toutes les choses dont la quantité ne peut être infiniment augmentée, à moins que ces choses soient produites par l'industrie, auquel cas elles ont un minimum de valeur fixé par le coût de production. Quant aux choses qui peuvent être indéfiniment multipliées, les variations de la demande et de l'offre ne déterminent que des changements de valeur pendant le temps nécessaire pour que la production se règle. Lorsque l'offre et la demande régissent ainsi les oscillations de la valeur, elles obéissent elles-mêmes à une force supérieure qui fait graviter la valeur autour du coût de production et qui la fixerait à ce point, si de nouvelles et continuelles causes de perturbation ne la faisaient dévier incessamment. En continuant la métaphore, la demande et l'offre tendent toujours à s'équilibrer, et la condition de l'équilibre économique, c'est que les marchandises s'échangent l'une contre l'autre en raison de leurs frais de production, ou, pour nous servir encore d'une expression déjà employée, que les choses aient leur valeur naturelle" (Principes d'économie politique, tome 1, p. 527).

La controverse sur les débouchés

La formulation de la "loi des débouchés" chez Say

Dans le "Discours préliminaire" du Traité d'économie politique, Jean-Baptiste Say affirme l'importance capitale que revêt à ses yeux la "loi des débouchés", que les anglo-saxons nommeront " the law of markets": "C'est la théorie de la chaleur, celle du levier, celle du plan incliné, qui ont mis la nature entière à la disposition de l'homme. C'est celle des échanges et des débouchés qui changera la politique du monde" (2006, tome 1, p.63).

Objet du chapitre 22 dans la 1e édition du Traité (1803), puis du chapitre 15 à partir de la 2e édition (1814), le traitement de la "loi des débouchés" fait l'objet d'une révision incessante de la part de l'auteur, en particulier à la suite de la controverse avec Malthus et avec Sismondi.

Selon Say, "[...] il résulte, quoiqu'au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c'est la production qui ouvre des débouchés aux produits [...].L'argent n'est que la voiture de la valeur des produits" (tome 1, pp. 245-247).
"Lors donc qu'on dit: la vente ne vas pas, parce que l'argent est rare, on prend le moyen pour la cause; on commet une erreur qui provient de ce que presque tous les produits se résolvent en argent avant de s'échanger contre d'autres marchandises, et de ce qu'une marchandise qui se montre si souvent, paraît au vulgaire être la marchandise par excellence, le terme de toutes les transactions dont elle n'est que l'intermédiaire" (tome 1, p. 248)

A partir de sa thèse initiale, selon laquelle la production "ouvre des débouchés aux produits", Say va tirer quatre conséquences, en s'attardant longuement sur la première.

Première conséquence

Say affirme : "[...] c'est que, dans tout Etat, plus les producteurs sont nombreux et les productions multipliées, et plus les débouchés sont faciles, variés et vastes. Dans les lieux qui produisent beaucoup, se crée la substance avec laquelle seule on achète: je veux dire la valeur. L'argent ne remplit qu'un office passager dans ce double échange; et, les échanges terminés, il se trouve toujours qu'on a payé des produits avec des produits. Il est bon de remarquer qu'un produit terminé offre, dès cet instant un débouché à d'autres produits pour tout le montant de sa valeur " (tome 1, p. 249-251).
Mais d'où vient "cette quantité de marchandises qui, à certaines époques, encombrent la circulation, sans pouvoir trouver d'acheteurs?". La réponse est la suivante:
"Je répondrai que des marchandises qui ne se vendent pas, ou qui se vendent à perte, excèdent la somme des besoins qu'on a de ces marchandises, soit parce qu'on en a produit des quantités trop considérables, soit plutôt parce que d'autres productions ont souffert. Certains produits surabondent, parce que d'autres sont venus à manquer" (tome 1, p. 253).

Une surproduction de marchandises dans une branche donnée s'explique donc par une insuffisance de production de marchandises dans une autre branche de l'économie. Les pénuries et les excédents doivent se résorber naturellement. Il faut produire davantage de marchandises rares ce qui ouvrira des débouchés aux marchandises surabondantes. L'équilibre sera rapidement retrouvé si l'activité économique fonctionne sans entraves, avec une pleine liberté des mouvements de capitaux. Mais si cet ajustement nécessaire est retardé, "il faut que des causes majeures ou des moyens violents, comme des désastres naturels ou politiques, l'avidité ou impéritie des gouvernements, maintiennent forcément d'un côté cette pénurie, qui cause un engorgement de l'autre" (tome 1, p. 253).

Deuxième conséquence

Say remarque : "[...] c'est que chacun est intéressé à la prospérité de tous, et que la prospérité d'un genre d'industrie est favorable à la prospérité de tous les autres" (tome 1, p. 254).

Troisième conséquence

Say affirme : "[...] c'est que l'importation des produits étrangers est favorable à la vente des produits indigènes; car nous ne pouvons acheter les marchandises étrangères qu'avec des produits de notre industrie, de nos terres et de nos capitaux, auxquels ce commerce par conséquent procure un débouché" (tome 1, p. 257). A la différence de l'analyse ricardienne, le libre échange est donc justifié, selon Say, avec le seul moyen de la loi des débouchés

Quatrième conséquence

Say affirme: "[...] la consommation pure et simple, celle qui n'a d'autre objet que de provoquer de nouveaux produits, ne contribue point à la richesse du pays. Elle détruit d'un côté ce qu'elle fait produire d'un autre côté. [...]. Pour encourager l'industrie, il ne suffit pas de la consommation pure et simple; il faut favoriser le développement des goûts et des besoins qui font naître parmi les populations l'envie de consommer; de même que, pour favoriser la vente, il faut aider les consommateurs à faire des gains qui les mettent en état d'acheter. Ce sont les besoins généraux et constants d'une nation qui l'excitent à produire, afin de se mettre en pouvoir d'acheter, et qui par là donnent lieu à des consommations constamment renouvelées et favorables au bien être des familles" (tome 1, pp. 257-259).

Jean-Baptiste Say a entièrement modifié la fin du chapitre XV, à l'occasion de la 5e édition du Traité. Dans sa lettre à Malthus du 24 février 1827, il annonce qu'il a présenté dans son livre "quelques restrictions" à la loi des débouchés, sans pourtant préciser lesquelles. En fait, il introduit une nouvelle thèse: "la condition essentielle d'un produit [...] est d'égaler tout au moins en valeur ses frais de production" (tome 1, p. 261). Si la valeur du bien ne couvre pas les frais, il ne s'agit pas d'une production réelle. Mais si la valeur ne peut jamais se trouver en dessous des frais, il y aurait même l'impossibilité d'une surproduction partielle.
Cependant, la nouvelle position adoptée par Say n'a guère convaincu ses interlocuteurs. Dans une réponse de 1827, Malthus lui fait observer : "Il faut convenir que la question change entièrement quand vous dites que ce qui est produit par la terre, le travail et le capital, n'est pas un produit quand la vente qu'on en peut faire ne paie pas les services employés dans cette production suivant leur prix courant. Il est évident qu'il ne saurait y avoir une superfétation de produits de cette espèce ; car, ainsi que vous l'observez judicieusement, la proposition ainsi conçue implique qu'il y a une demande effective pour le produit. Mais il est contraire à l'usage (et même à votre propre définition du mot produit : L'utilité créée constitue le produit) de dire que lorsque, par suite d'une superfétation, les produits tombent au dessous de leurs frais de production, ils ne méritent plus le nom de produits. Vous devez convenir qu'à l'égard de ceux qui avaient coutume de les acheter, ils satisfont les mêmes besoins qu'auparavant, et que les portions qui forment l'excédant peuvent servir à d'autres personnes, et conservent une valeur quelconque, tout insuffisante qu'elle est pour rembourser les frais de production. Etant des résultats de l'industrie humaine, ayant de l'utilité et de la valeur, je ne vois pas comment nous pourrions leur refuser le nom de produits ; or, ces produits, vous convenez vous-même que l'on ne peut en trop produire" (Say, Oeuvres diverses, p. 508).
Et dans une lettre de juillet 1827, Say rétorque à Malthus: "Notre discussion sur les débouchés commence à n'être plus qu'une dispute de mots. Vous voulez que j'accorde le nom de produits à des marchandises qui peuvent satisfaire un certain nombre de besoins et qui ont une certaine valeur, quoique cette valeur soit insuffisante pour rembourser la totalité de leurs frais de production. Mais le fond de ma doctrine sur la production établit clairement qu'il n'y a de production complète, qu'autant que tous les services nécessaires pour cette oeuvre sont payés par la valeur du produit. Lorsqu'on dépense six francs en travaux et en argent, et qu'on ne produit qu'une valeur de cinq francs, il est évident qu'il n'y a réellement eu de produit qu'une utilité valant cinq francs ; si elle a coûté davantage à produire, il y a eu un déficit d'utilité et de valeur, et c'est à ce déficit que je refuse le nom de produit. Je crois donc être autorisé à dire que tout ce qui est véritablement produit trouve à se placer ; que tout ce qui ne se place pas a été une dépense faite inconsidérément sans rien produire ; et ma doctrine des débouchés demeure entière" (Oeuvres diverses, p. 513).
La controverse sur les débouchés

Le phénomène des crises de surproduction va apparaître principalement à partir de 1815 et interpeller les économistes. On peut mentionner en particulier la crise de 1815-1818 en Angleterre et en France étudiée par Malthus et par Sismondi, puis celle de 1825-26, étudiée par Sismondi. La controverse théorique sur les débouchés, sur l'"encombrement" général des marchés, débute après la parution de la 2e édition du Traité (1814). La querelle fait intervenir d'un côté, Jean-Baptiste Say et Ricardo et d'un autre côté Malthus et Sismondi ; dans le premier camp, on trouve aussi James Mill et plus tard John Stuart Mill.

Malthus et Sismondi vont combattre la loi de débouchés. Quels sont leurs arguments respectifs ?

Malthus

Dans les Principes d'économie politique (1820), Malthus met l'accent sur le concept de "demande effective[effectual demand]", mais dans un sens différent de celui d'Adam Smith. Il s'agit de la demande faite par ceux qui ont les moyens et la volonté d'en donner un prix suffisant. Dans la "demande effective", il faut donc distinguer deux éléments : le pouvoir d'achat et le vouloir d'achat. En matière de biens de consommation improductive, il ne suffit pas d'avoir un pouvoir d'achat, il faut aussi disposer d'un vouloir d'achat (à rattacher à la mode, aux goûts, etc.).
Selon Malthus, les capitalistes sont poussés par la concurrence à épargner trop sur leurs revenus ; ils ont donc un fort pouvoir d'achat et un faible vouloir d'achat de biens de consommation, en particulier des biens de luxe. Il en résulte une sous-consommation "capitaliste", c'est-à-dire un excès d'épargne et toute épargne est investie. Bien qu'il introduise des nuances intéressantes à ce propos, Malthus n'arrive pas à penser théoriquement la thésaurisation. Un excès d'épargne signifie donc un excès d'investissement, ou de "consommation productive". Il en résulte un taux de profit insuffisant et une surabondance de marchandises produites.
Malthus cherche des remèdes à une telle situation. Selon lui, il est nécessaire de réduire l'épargne (et donc l'investissement) et d'augmenter la consommation improductive. Il faut donc permettre aux classes dites "improductives" (fonctionnaires, juges, médecins...) d'accroître leur consommation. Les classes fortunées de la société (propriétaires fonciers...) doivent embaucher davantage de domestiques et dépenser en biens de luxe. On voit ici le parti que l'on peut tirer des inégalités de revenu et de fortune.
Toutefois, Malthus est sensible à la question du chômage. Il a même recommandé le recours aux grands travaux publics (réparation des routes) pour employer les ouvriers, et offrir ainsi des débouchés aux produits.

Sismondi

J. C. L. Simonde de Sismondi (1773-1842), quant à lui, dans les Nouveaux principes d'économie politique (1e édit., 1819; 2e édit., 1827), s'attache à mettre en évidence l'existence de crises générales de surproduction. Il n'est pas un théoricien naïf de la sous-consommation ouvrière, comme on a souvent cherché à le représenter. Il affirme, en effet: "C'est le revenu de l'année passée qui doit payer la production de cette année; c'est une quantité prédéterminée qui sert de mesure à la quantité indéfinie du travail à venir. L'erreur de ceux qui excitent à une production illimitée vient de ce qu'ils ont confondu ce revenu passé avec le revenu futur [...]. On ne fait jamais, après tout, qu'échanger la totalité de la production de l'année contre la totalité de la production de l'année précédente. Or, si la production croît graduellement, l'échange de chaque année doit causer une petite perte, en même temps qu'elle bonifie lacondition future. Si cette perte est légère et bien répartie, chacun la supporte sans se plaindre sur son revenu; c'est en cela même que consiste l'économie nationale, et la série de ces petits sacrifices augmente le capital et la fortune publique. Mais s'il y a une grande disproportion entre la production nouvelle et l'antécédente, les capitaux sont entamés, il y a souffrance, et la nation recule au lieu d'avancer" (Nouveaux principes d'économie politique, p.129).

Sismondi explique que la demande dépend de deux causes, le "besoin des acheteurs" et les "moyens de payer" des acheteurs.
- le "besoin des acheteurs", le besoin de consommer: Sismondi pense que d'une part, la consommation de produits alimentaires agricoles est tout naturellement limitée, et d'autre part, la consommation de produits manufacturés (de première nécessité ou non) ne peut augmenter indéfiniment. On a là, par conséquent, un risque de blocage à terme de la consommation.
- le "moyen de payer" des acheteurs: il diffère beaucoup selon les classes sociales. Les ouvriers disposent d'un faible pouvoir d'achat (salaires de subsistance) ; leur privation périodique d'emploi et de revenu avec les dépressions économiques aggrave le phénomène de la surproduction générale. Les capitalistes et les classes possédantes en général, disposent a priori d'un fort pouvoir d'achat. Mais ils ne dépensent jamais la totalité de leurs revenus. La consommation des classes possédantes en biens manufacturés de première nécessité est nécessairement faible. Par contre, ces classes aiment à consommer des biens de luxe. Or, ces biens doivent être disponibles en quantité limitée, sinon ils perdraient tout attrait. Selon Sismondi, il ne peut jamais survenir de surproduction dans le secteur des biens de luxe. La surproduction générale concerne donc les produits agricoles et les produits manufacturés ordinaires (hors biens de luxe), liée à la sous-consommation, mais pas seulement ouvrière.
Sismondi cherche des solutions aux maux du système capitaliste du côté de la législation sociale (garantie d'emploi, protection sociale).

John Stuart Mill rejette les arguments de Malthus et de Sismondi.

Dans ses différents écrits, il cherche à démontrer la compatibilité de l'existence des crises commerciales avec la loi des débouchés. D'où les crises commerciales proviennent-t-elles? Selon lui, il faut se tourner vers les anticipations des négociants et des spéculateurs au sujet des prix des marchandises: "Lorsque l'on croit généralement que le prix d'une marchandise va hausser par suite d'une demande extraordinaire, d'une mauvaise récolte, d'obstacles à l'importation ou de toute autre cause, les marchands sont disposés à augmenter la quantité qu'ils possèdent déjà afin de profiter de la hausse présumée. Cette disposition elle-même tend à produire l'effet prévu, à faire hausser les prix, et si la hausse est considérable et progressive, d'autres spéculateurs sont attirés [...] il en résulte qu'une hausse de prix qui avait à l'origine quelques causes rationnelles est souvent exagérée par les achats de la spéculation jusqu'à dépasser toutes les bornes que lui assignaient ses premières causes. Bientôt on commence à s'en apercevoir, les prix cessent de monter et les détenteurs de la marchandise, persuadés qu'il est temps de réaliser leurs bénéfices, s'empressent de vendre. Alors les prix commencent à baisser: les détenteurs de la marchandise se précipitent sur le marché pour éviter une perte plus grande, et les acheteurs étant peu nombreux dans une telle déroute, les prix baissent plus vite qu'ils n'avaient monté" (Principes d'économie politique, tome 2, pp. 50-51). L'abus de crédit n'est pas la cause des crises, mais il permet l'amplification et la généralisation de la hausse, puis de la chute des prix, comme on a pu l'observer lors de la crise britannique de 1825-26.
Cependant, selon John Stuart Mill, les crises commerciales ne peuvent survenir d'un excès général de la production par rapport à la demande des consommateurs. En effet, durant ces phénomènes, "l'offre de toutes les marchandises excède la demande de ces marchandises contre espèces: en d'autres termes, c'est la monnaie qui manque alors par suite de la destruction soudaine d'une grande masse de crédits [...]." (tome 2, pp. 90-91).

Des classes sociales aux catégories fonctionnelles : la question de l'entrepreneur

Dans le Traité d'économie politique, Jean-Baptiste Say critique Adam Smith qui, selon lui, ne fait intervenir qu'un seul agent dans la production, le travailleur. Il va rompre avec l'analyse en termes de classes sociales, propre à Smith et à Ricardo, en introduisant des catégories fonctionnelles, des "agents de la production": propriétaires fonciers, capitalistes et trois groupes d'"industrieux", chaque individu pouvant cumuler ces différences rôles.
Dans les fonds productifs, Say distingue les fonds industriels (facultés industrielles ou "industrie", c'est-à-dire l'action des forces physiques et morales de l'homme appliquées à la production) et les fonds d'instruments de l'industrie. Les fonds d'instruments de l'industrie se composent tout d'abord des capitaux et des"instruments naturels appropriés" (parmi lesquels on trouve les terres, mais aussi les mines et les cours d'eau), et ensuite des "instruments naturels non appropriés" (chaleur du soleil, force du vent...), qui concourent également à la production, mais ne sont pas payés. Chez Say, tous les "agents de la production" sont des "producteurs": les propriétaires fonciers et les capitalistes sont des producteurs passifs (par l'intermédiaire de leurs terres et de leurs capitaux), tandis que les "industrieux" sont des producteurs actifs, directs.
Parmi les producteurs actifs, l'"entrepreneur d'industrie" mérite un examen très attentif, car il forme l'"agent principal de la production". Il est un intermédiaire entre le savant et l'ouvrier, mais aussi entre les propriétaires fonciers et les capitalistes (il achètent leurs services productifs) et plus globalement entre les producteurs et les consommateurs. Il rassemble des connaissances sur son activité auprès des "savants", réunit les différents "services productifs" et organise la production. Parmi les qualités morales qu'il doit posséder, il faut mentionner le "jugement", indispensable en particulier pour apprécier les besoins de ses produits, pour estimer les frais de production. Il doit aussi faire preuve d'imagination féconde, car il introduit des innovations. De plus, il est chargé de "tous les risques de la production". Un capitaliste peut faire fructifier lui-même son capital, mais s'il le prête à l'entrepreneur, ce dernier lui versera l'intérêt. L'intérêt comprend deux parts: tout d'abord une prime pour couvrir le risque de perte du capital et ensuite le paiement du "service productif" du capital avancé. En ce qui concerne les "profits de l'industrie" de l'entrepreneur, envisagés chez Say, il convient de distinguer deux éléments. Tout d'abord, la rémunération principale de l'entrepreneur est constituée par un salaire de direction, ou revenu d'un facteur spécifique de production, inclus dans les frais de production, mais versé après le paiement des autres facteurs. Ensuite, l'entrepreneur peut percevoir un profit résiduel (un profit "pur") quand le prix des marchandises est temporairement supérieur aux frais de production engagés. En revanche, si le prix est inférieur aux frais de production, l'entrepreneur subit des pertes.
Say insiste sur le fait que l'entrepreneur est simultanément acheteur sur les marchés des "services productifs" et vendeur sur les marchés des biens: "En développant le mécanisme de la production des richesses, je vous ai dit qu'un entrepreneur de production achète les services productifs que rendent l'industrie, les capitaux, les fonds de terre, et qu'il les consomme; ce qui m'a conduit à vous représenter la production en général, comme une espèce d'échange, dans lequel on donne les services productifs (ou ce qu'ils ont coûté) pour recevoir en retour les produits (ou ce qu'on peut les vendre)" (Cours complet, tome 2, 1828, p. 336). La production ne constitue donc qu'un "grand échange".

John Stuart Mill et le libéralisme social

Sur le plan philosophique, James Mill et John Stuart Mill sont influencés par l'utilitarisme de Jeremy Bentham, qui affirme que l'action des hommes doit atteindre "le plus grand bonheur du plus grand nombre d'individus". Mais John Stuart Mill s'éloignera de la définition benthamienne du bonheur, en mettant davantage l'accent sur la qualité que sur la quantité de bonheur et dans une perspective davantage altruiste qu'égoïste. A la suite de son père, il deviendra le principal représentant du courant de pensée politique qui va soutenir l'utilitarisme: le "radicalisme philosophique". Ce courant se positionne à l'aide gauche du parti libéral britannique.
John Stuart Mill est très attaché au principe de la libre concurrence; le "laissez faire" doit être "la règle générale". Cependant, il admet l'existence d'"exceptions considérables" à cette règle. Selon lui, l'Etat, à la fois éducateur et incitateur, doit suppléer aux défaillances de la "main invisible" du marché. Cette position complexe le conduit, par exemple, à défendre le libre échange international (il approuve l'abolition des "Corn Laws" en 1846), mais aussi à accepter le principe d'une protection temporaire des industries naissantes par des droits à l'importation.
John Stuart Mill est bien davantage préoccupé par la "question sociale" que les autres économistes "classiques". En matière de législation du travail dans les fabriques, il accepte la fixation par l'Etat d'une durée maximale pour le travail des enfants, ainsi qu'une durée légale pour les adultes. Bien que sceptique quant à l'efficacité de l'action collective ouvrière et des mouvements de grèves, il est favorable aux coalitions ouvrières et à la formation de syndicats, à condition qu'ils résultent d'une adhésion volontaire.
L'attitude de John Stuart Mill vis-à-vis du socialisme a connu plusieurs phases. Vers les années 1829-31, il manifeste une sympathie profonde pour les courants socialistes, comme par exemple pour le Saint-simonisme. A partir de 1848, il prend nettement ses distances à leur égard. Toutefois, il gardera toujours le souci du dialogue avec la pensée socialiste. Après sa mort, on découvrira cinq chapitres d'un ouvrage en préparation sur le socialisme, qui seront publiés en 1879 dans la Fortnightly Review. John Stuart Mill n'accepte pas la perspective d'une appropriation étatique des moyens de production. Toutefois, il accepte des formes d'organisation de la production qui vont dans le sens de l'abolition du salariat. Il est favorable au développement de l'association des travailleurs. Il songe à des associations ouvrières, "possédant en commun le capital", dirigées par des gérants élus et révocables, qui fonctionneraient dans un environnement régi par la libre concurrence.

Comment peut-on remédier à la pauvreté ? La possibilité de l'émigration dans des colonies de peuplement avec l'aide de l'Etat mise à part, la solution la plus sûre, d'après John Stuart Mill, consiste dans le progrès de l'éducation du peuple. L'Etat doit mettre en place un système d'instruction élémentaire gratuite pour les enfants pauvres (Principes d'économie politique, tome 1, pp. 528-530). L'éducation permet un développement de l'esprit de prévoyance et donc un mouvement "plus réglé" de la population laborieuse. Les travailleurs éduqués percevront mieux combien leur sort dépend d'eux-mêmes. Par ailleurs, l'indépendance sociale des femmes, leur accès à des emplois industriels qui leur sont fermés jusqu'à présent, permettra l'accélération de cette évolution.
En matière fiscale, John Stuart Mill refuse l'imposition progressive et il se prononce en faveur de l'impôt proportionnel sur les revenus : il faut, en effet, "demander à chaque individu un sacrifice égal". Il complète ce principe par la solution de Jeremy Bentham consistant à dispenser de l'impôt le montant de revenu indispensable à l'obtention des biens nécessaires à la vie. Il préconise un système d'imposition dans lequel les revenus en dessous de 100 £ sont exemptés, les revenus compris entre 100 et 150 £ sont faiblement imposés (en raison du poids excessif de la fiscalité indirecte sur les revenus compris entre 50 et 150 £) et les revenus au delà de 150 £ sont soumis au taux normal (Principes d'économie politique, tome 2, pp. 386-387).
Pour réduire les inégalités des fortunes, il envisage la limitation de l'acquisition par la donation ou la succession. Le montant de l'héritage doit être plafonné de manière à permettre seulement un "état d'indépendance modéré". L'application d'un impôt à taux progressif permettrait d'atteindre cet objectif. De plus, en suivant encore ici Bentham, notre auteur prône la suppression des successions ab intestat entre collatéraux, les biens du défunt revenant alors à l'Etat.
Enfin, John Stuart Mill reprend et développe les idées de son père quant à la propriété foncière et à la rente. Les propriétaires fonciers disposent d'un monopole qui ne peut être justifié. L'accroissement de la rente, produit par des causes naturelles, et non par des améliorations introduites par les propriétaires, doit faire l'objet d'un prélèvement. L'Etat a le droit de s'approprier d'une partie au moins de cet accroissement de richesse obtenu sans effort ni sacrifice. L'évolution du prix moyen des produits de la terre, et surtout celle du prix des terres, peuvent servir d'indicateurs de cette hausse de la rente ("future unearned increase of the rent of land"). Cependant, John Stuart Mill prolonge la réflexion de son père en offrant une autre possibilité aux propriétaires fonciers : céder leurs terres à l'Etat au prix du marché (Principes d'économie politique, tome 2, pp. 372-376 et 380-381). Pour la mise en oeuvre de ce projet, en 1870, il fondera la "Land Tenure Reform Association" et il en rédigera le programme d'action. Les terres achetées aux propriétaires pourront être louées à des paysans pauvres ou utilisées pour encourager une agriculture coopérative. A la différence d'Hermann-Heinrich Gossen (1854) et de Léon Walras, John Stuart Mill ne songe pas à une politique de rachat systématique des terres par l'Etat, non par principe, mais parce qu'il est peu probable que l'Etat réussisse à rassembler les fonds nécessaires pour l'indemnisation des propriétaires fonciers.
Libéral modéré, John Stuart Mill tempère le jeu de la libre concurrence par l'intervention de l'Etat, mais il est aussi un réformateur social. On peut affirmer que l'abolition du salariat, la limitation du droit de l'héritage et la remise en cause du monopole de la propriété foncière constituent les trois volets d'une réforme sociale.

 


Bibliographie

Faure-Chamoux (Antoinette), édit. par: Malthus hier et aujourd'hui, Paris: Ed. du C.N.R.S., 1984.

O'Brien (D. P.): The Classical Economists, Oxford: Clarendon Press, 1975.

Petersen (William): Malthus, le premier anti-malthusien, Paris: Dunod, 1980.

Potier (Jean-Pierre) et Tiran (André), sous la direction de, Jean-Baptiste Say. Nouveaux regards sur son œuvre, Paris: Economica, 2003.

Tiran (André): Jean-Baptiste Say. Manuscrits sur la monnaie, la banque et la finance (1767-1832), Cahiers Monnaie et financement, numéro hors-série, 1995.

Wolff (Jacques): Malthus et les Malthusiens, Paris: Economica, "Economie poche", 1994.


 


Jean-Pierre POTIER, Professeur de Sciences économiques à l'université Lumière-Lyon2 et chercheur au laboratoire Triangle - pôle Histoire de la Pensée (Centre Walras) pour SES-ENS.

 

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