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Modèles sociaux et politiques d'emploi

Publié le 02/06/2007
Cet article est extrait de l'édition 2007 de l'encyclopédie Universalia. Il existe en Europe différents types d'État-providence. La comparaison de leurs performances, notamment en matière d'emploi et de réduction des inégalités, fait resurgir un véritable contraste Nord-Sud: des modèles sociaux soutenables au Nord (Royaume-Uni et pays scandinaves) face à des modèles jugés condamnés, au Sud. Cette comparaison fait aussi ressortir la force du "modèle nordique", le seul qui semble à la fois soutenable et équitable. Quel modèle social en tirer pour l'Europe de demain?

Article extrait d'Universalia 2007, publié avec l'aimable autorisation de l'éditeur, Encyclopædia Universalis.

Il existe en Europe différents types d'État-providence. La comparaison de leurs performances, notamment en matière d'emploi et de réduction des inégalités, fait resurgir un véritable contraste Nord-Sud: des modèles sociaux soutenables au Nord (Royaume-Uni et pays scandinaves) face à des modèles jugés condamnés, au Sud. Cette comparaison fait aussi ressortir la force du "modèle nordique", le seul qui semble à la fois soutenable et équitable. Quel modèle social en tirer pour l'Europe de demain?

Depuis le début des années 2000, la notion de modèle social n'est plus seulement utilisée comme un instrument à visée heuristique permettant de classer et de regrouper des pays partageant les mêmes principes de fonctionnement ou des principes proches. Elle est aussi mobilisée dans des comparaisons de performances, dans une visée stratégique et normative. Plusieurs travaux ont démontré, ces dernières années, que certains modèles sociaux étaient plus que d'autres capables de faire face aux défis que représentent, pour les économies développées, la mondialisation, le vieillissement et le changement technologique. Le modèle social des pays scandinaves, dit modèle nordique, apparaît ainsi comme le plus efficace et le plus équitable. On tente ici de comprendre les raisons d'une telle position. Des modèles sociaux plus ou moins centrés sur l'atteinte du plein-emploi

Comme l'explique François Xavier Merrien, les premières comparaisons de performances des États-providence (dont les premières ébauches datent de la fin du XIXe siècle en Allemagne, en France, puis de la première moitié du XXe aux États-Unis et en Angleterre) ont commencé dans les années 1960-1970, le plus souvent à partir de l'examen des montants de dépenses publiques consacrées au social. Ces comparaisons assez rudimentaires ont ensuite laissé place aux comparaisons de nature typologique, un peu plus abouties (Merrien, 1990).

Les typologies d'États-providence

En 1958, dans Essays on the Welfare State, à propos de l'État-providence, Richard Titmuss oppose deux types de modèle appelés respectivement "modèle résiduel" et "modèle institutionnel-redistributif". "Dans le modèle résiduel, la politique sociale intervient en dernière instance quand les solidarités primaires (familiales, communautaires, professionnelles) ou le marché se sont révélés incapables de répondre aux besoins. [...] Inversement, selon le modèle institutionnel, l'État doit permettre à chacun de se réaliser pleinement, et les fonctions de bien-être appartiennent au fonctionnement normal de la société. Le marché ne peut répondre à tous les besoins des hommes en société. L'État fournit des services pour satisfaire les besoins et, puisque le niveau des besoins varie selon les classes sociales, l'État social intègre une fonction redistributive" (Merrien, 2006). À l'intérieur de ce modèle, indique Merrien, Titmuss distingue deux variantes: une variante industrielle méritocratique (système bismarckien) et une variante institutionnelle redistributive (beveridgienne): le premier modèle est fondé sur l'assurance sociale professionnelle contributive obligatoire, tandis que le second vise à assurer la sécurité sociale minimale de tous les citoyens par le biais d'une contribution forfaitaire (Merrien, 1990).

Esping Andersen, dans Les Trois Mondes de l'État-providence (1990), approfondit et spécifie cette typologie, notamment en adoptant un nouveau critère, celui de la "démarchandisation", terme qu'il emprunte à Karl Polanyi. Merrien rappelle que trois indicateurs sont mobilisés pour construire et classer les États-providence. Le premier est le degré de démarchandisation, c'est-à-dire le degré d'indépendance vis-à-vis du marché: la fonction principale des États-providence est en effet de permettre aux individus de subsister et d'être plus ou moins indépendant du marché en bénéficiant de prestations de remplacement. On juge du degré de démarchandisation en analysant l'importance des droits sociaux garantis et les durées des droits obtenus. La démarchandisation est d'autant plus forte qu'un grand nombre de personnes ont accès aux droits, et que ces derniers sont soumis à des conditions peu restrictives et pendant une longue durée. On en juge également selon le niveau des revenus de remplacement (la démarchandisation est d'autant plus grande que le remplacement est proche du niveau d'activité) et selon les conditions nécessaires pour bénéficier du revenu de remplacement. Le deuxième indicateur est l'impact des États-providence sur la stratification sociale, selon qu'ils renforcent ou atténuent les inégalités primaires. Le troisième indicateur décrit les relations instituées entre la sphère publique et la sphère privée dans la fourniture de prestations et de services sociaux (Merrien, 2006).

Munis de ces critères, Esping Andersen classe les États-providence en trois groupes ou trois idéaltypes, du moins "démarchandisant" au plus "démarchandisant". Dans l'État-providence libéral (États-Unis, Canada, Australie), l'assistance est fondée sur l'évaluation des besoins, les transferts universels et les plans d'assurance sont modestes. Les indemnités sont attribuées principalement aux bas revenus. L'État encourage le marché passivement et minimise les effets de la démarchandisation. Dans l'État-providence corporatiste conservateur (Allemagne, France), les prestations sont accordées sur la base de la vie professionnelle; les droits sont conditionnés par l'attachement au travail et la contribution financière. Dans le régime social-démocrate, en vigueur dans les pays où les principes d'universalisme et de démarchandisation des droits sociaux ont été également étendus aux classes moyennes (pays scandinaves), l'État-providence encourage une égalité des plus hauts standards: toutes les classes sont incorporées dans un système universel d'assurance sociale: "Il vise à fournir une garantie de plein-emploi et est entièrement dépendant de la réalisation de cet objectif. [...] Aucun des deux autres régimes d'État-providence n'adopte le plein-emploi en tant que partie intégrante de ses responsabilités." Même si cette typologie a été longuement et intensément discutée et critiquée, notamment sur l'appartenance de certains pays à certains groupes, elle s'appuie assez fortement sur la réalité des États-providence.

Plus tard, un quatrième régime a été ajouté, le régime latin ou des pays du Sud (Leibfried, 1992, et Ferrera, 1996). "Les pays méridionaux se caractérisent par l'existence de systèmes de garantie de revenus d'inspiration bismarckienne, assez généreux, et par une absence de protection minimale de base. Les travailleurs disposent parfois d'avantages sociaux considérables, notamment en matière de pensions de retraite, tandis que des personnes faiblement intégrées à la société salariale ne peuvent compter que sur les réseaux familiaux ou le secteur informel" (Merrien, 2006).

"Benchmarking" et performances comparées des modèles sociaux

Dans les années 1990, ces typologies visent encore à classer, mais selon un système normatif implicite clair: plus un État-providence est démarchandisant, redistributif et indépendant du rôle joué par la famille, mieux c'est. Pendant le même temps, le benchmarking se met en place au niveau européen, très fortement, à partir de la fin des années 1990 et du lancement de la stratégie de Lisbonne (définie par le Conseil européen réuni à Lisbonne au printemps de 2000). La notion de benchmarking (littéralement: marquage des frontières et des territoires), ou positionnement relatif, vient de l'art militaire: il s'agissait de connaître le plus précisément possible la composition et l'armement des troupes de l'adversaire pour mieux le contrer. Depuis les années 1950, c'est aussi une technique de marketing pratiquée par les entreprises, qui consiste à trouver dans le monde celui ou ceux qui réalisent de la manière la plus performante un processus ou une tâche, à les étudier, puis à adapter ce processus à sa propre entreprise. Il s'agit donc de se comparer aux "champions" dans un domaine précis, de s'inspirer de leurs idées et de leur expérience pour se rapprocher de l'excellence. De technique utilisée par les entreprises, le benchmarking est devenu depuis une dizaine d'années une des méthodes de prédilection de la Commission européenne pour tenter de faire converger les politiques sociales des États européens, restées de compétence nationale. Le Conseil de Lisbonne a opté pour la méthode ouverte de coordination (M.O.C.), qui représente "un nouveau mode régulatoire européen qui met l'accent sur le caractère non obligatoire des règles, leur flexibilité, leur ouverture à des acteurs multiples, règles émanant de processus décisionnels itératifs entre le niveau national-régional et le niveau européen et dont la mise en œuvre emprunte aux outils de gestion modernes du management public" (Goetschy, 2004). Utilisée dans de nombreux domaines (emploi, inclusion sociale, retraite, éducation et formation, innovation, recherche et développement), la M.O.C. a été appliquée en réponse au constat d'une résistance des États membres à transférer de nouvelles compétences au niveau européen. Elle consiste à: "définir des lignes directrices pour l'Union, assorties de calendriers spécifiques pour réaliser les objectifs à court, moyen et long terme fixés par les États membres; établir, le cas échéant, des indicateurs qualitatifs et quantitatifs et des critères d'évaluation par rapport aux meilleures performances mondiales [...] de manière à pouvoir comparer les meilleures pratiques [...]; procéder périodiquement à un suivi, une évaluation et un examen par les pairs".

La stratégie européenne de l'emploi est un exemple d'application de la M.O.C.: sur la base des lignes directrices communes, des programmes nationaux d'action pour l'emploi sont établis par chaque gouvernement. La Commission examine chaque année le programme d'action national et présente un rapport conjoint sur l'emploi au Conseil européen. Pour évaluer les progrès des États membres dans la mise en œuvre des lignes directrices, et plus généralement les performances des États membres, on utilise des indicateurs qui mesurent les progrès réalisés par ceux-ci par rapport aux objectifs définis dans les lignes directrices et qui servent à l'analyse des programmes d'action nationaux pour l'emploi en mettant en perspective les politiques et les performances nationales. Il existe au total quarante indicateurs clés et vingt-six indicateurs de contexte. Parmi les indicateurs de contexte figure notamment le taux d'emploi, indicateur phare permettant de comparer les performances des États membres.

Critères de performance

En 2002, Tito Boeri, dans Let Social Policy Models Compete and Europe Will Win, part de l'hypothèse qu'il existerait quatre modèles (nordique, anglo-saxon, continental et Sud), qu'il emprunte notamment à l'analyse de Maurizio Ferrera et compare leurs performances selon trois critères qui sont, selon lui, les trois objectifs des politiques sociales: réduire la pauvreté et, plus généralement, les inégalités de revenus; protéger contre le risque de perte d'emploi; augmenter la mobilisation de la force de travail. En ce qui concerne le premier objectif, le plus important selon Boeri, les pays du Sud sont les plus mal placés et les pays du Nord les plus performants, si on considère le coefficient de Gini (principal indicateur de mesure des inégalités de revenus) avant et après transferts. Boeri analyse également l'efficacité des différents pays dans l'atteinte de cet objectif en rapportant la réduction des inégalités avant et après transferts à la part que représentent les dépenses sociales dans le P.I.B. Les meilleurs, là encore, sont les Nordiques et les Anglo-Saxons. Le modèle continental apparaît comme le moins efficace puisque, avec des dépenses plus fortes, il réduit moins que les autres la pauvreté et les inégalités.

Le deuxième critère correspond à la deuxième fonction des politiques sociales: la protection contre le risque de perte d'emploi. Celle-ci peut être obtenue de deux manières: par la protection de l'emploi existant ou par l'assurance-chômage. Les pays du Sud ont surtout recours à la protection de l'emploi et très peu à l'indemnisation généreuse du chômage. C'est l'inverse pour les pays du Nord. L'efficacité des différentes combinaisons de protection et d'indemnisation du chômage est mesurée par le degré d'insatisfaction des salariés concernant la sécurité de leur emploi. Là encore, modèle nordique et modèle du Sud s'opposent de manière polaire, les pays du Sud présentant le plus haut degré d'insatisfaction. Enfin, en ce qui concerne le troisième critère, la mobilisation de la force de travail, les pays nordiques et le Royaume-Uni sont encore les meilleurs. D'où la conclusion de Boeri: on peut parvenir au même résultat par des voies différentes, en fait deux voies, la nordique et l'anglo-saxonne, les autres modèles étant condamnés.

Trois ans plus tard, la note d'André Sapir pour la Commission européenne (Sapir, 2005) achève d'opérer la jonction entre des analyses certes normatives mais à vocation plutôt heuristique et l'usage du benchmarking en matière de modèles sociaux. Consacré à la réforme du modèle social européen, son rapport revient sur les grands changements qui ont affecté l'économie mondiale depuis les années 1970 et qui constituent autant de défis que nos sociétés devront continuer d'affronter: la mondialisation, le changement technique et technologique et le vieillissement des populations. L'arrivée sur le marché mondial de la Chine, de l'Inde et, d'une certaine manière, de l'ex-bloc soviétique a marqué l'avènement d'un monde global, caractérisé par une compétition acharnée. Les systèmes sociaux sont désormais directement en concurrence. Cela ne signifie pas que le coût du travail soit l'unique variable d'ajustement mais que, si le coût du travail est élevé, alors d'autres avantages comparatifs, par exemple l'excellence des qualifications ou des politiques de développement de l'innovation, doivent pouvoir jouer. Le diagnostic posé par le rapport est sans appel: l'Europe doit de toute urgence engager des réformes économiques et sociales et revoir ses politiques, qui datent des années 1960 et 1970 lorsque l'environnement économique était relativement stable et prévisible. Ces politiques, écrit l'auteur, ont commencé à dysfonctionner à la fin du XXe siècle: au lieu de s'adapter et d'apporter des réponses flexibles aux changements rapides, les États-providence modernes, qui avaient accompagné le progrès économique et social pendant les Trente Glorieuses, privilégient aujourd'hui le statu quo.

Le rapport distingue, au sein de l'actuelle Europe, les quatre types de modèles sociaux, et leurs performances sont comparées à l'aune de trois critères: les taux d'emploi; la réduction des inégalités de revenus et de la pauvreté; la protection contre les risques liés au marché du travail. La sentence est sans appel: les modèles des pays méditerranéens et continentaux sont condamnés. En effet, du point de vue de la réduction des inégalités de revenus et de la pauvreté, la redistribution est la moins élevée dans les pays méditerranéens; du point de vue de la participation au marché du travail, les taux d'emploi sont les plus faibles également dans ces deux groupes de pays. Si l'on classe donc les quatre groupes de pays selon le double critère de l'efficacité et de l'équité, les pays méditerranéens apparaissent à la fois inefficaces et inéquitables et les pays continentaux "simplement" inefficaces. Or, continue l'auteur, les modèles qui ne sont pas efficaces sont tout simplement non soutenables, notamment face aux défis que vont représenter les pressions grandissantes sur les finances publiques, exercées par la globalisation, le changement technologique et le vieillissement de la population. Sur la base des deux indicateurs qu'il privilégie, le taux d'emploi pour la soutenabilité du modèle et le taux de pauvreté pour l'équité, deux modèles seulement sont viables (Royaume-Uni et pays du Nord) et un seul est viable et équitable: celui des pays du Nord.

La nouvelle stratégie pour l'emploi de l'O.C.D.E. (2006) ne dit, d'une certaine manière, pas autre chose, puisqu'elle indique que: "Il y a eu deux types de politiques réussies ces dernières années: l'une repose sur la concurrence sur le marché des produits, de faibles niveaux d'allocations, une faible protection de l'emploi. Le résultat est un haut taux d'emploi, un faible coût public, un haut taux de travailleurs pauvres; l'autre repose sur la négociation et un dialogue social forts, des allocations généreuses, des politiques actives et un strict contrôle de la recherche d'emploi. Elle produit de hauts taux d'emploi, de faibles taux de travailleurs pauvres, et a un coût budgétaire élevé."

Ainsi, dans la plupart des enceintes européennes, le Royaume-Uni et les pays du Nord, autrement dit le modèle libéral et le modèle nordique, apparaissent-ils comme les deux modèles vraiment performants en Europe. Le modèle nordique apparaît comme celui qui est à la fois efficace et équitable. Comment s'expliquent les performances nordiques?

Les performances nordiques en matière de chômage et d'emploi sont incontestables: faibles taux de chômage, notamment de longue durée, taux d'emploi très élevés, non seulement pour l'ensemble de la population en âge de travailler mais aussi pour chaque catégorie: femmes, seniors et jeunes. Les taux d'emploi des seniors et des femmes sont les plus élevés de toute l'Europe: les objectifs à atteindre par les États-membres en 2010 (60 p.100 de taux d'emploi des femmes en âge de travailler et 50 p.100 des travailleurs de 55 à 64 ans) sont atteints depuis 1994.

Avant toute autre chose, les performances nordiques tiennent à la force du modèle lui-même, sa philosophie: si l'objectif essentiel de l'État-providence nordique est de démarchandiser la force de travail et de libérer l'homme de la dépendance du marché, cela implique de disposer d'un système de couverture des risques et de remplacement avantageux pour tous: il est donc indispensable de disposer en permanence de très hauts taux d'emploi pour financer un tel système de protection sociale. Cela signifie que l'État-providence des pays nordiques a comme condition absolument nécessaire le plein-emploi, contrairement aux autres types de régime: "Les énormes coûts de maintien d'un système de bien-être, solidaire, universel et "démarchandisant" signifient qu'il est dans l'obligation de minimiser les problèmes sociaux et d'augmenter les revenus de l'État. Il est évidemment plus facile d'y parvenir avec un maximum de gens qui travaillent et le moins de gens possible dépendant de l'aide sociale" (Esping-Andersen, 1990). Trois autres facteurs d'explications complémentaires peuvent être mis en avant (Lefebvre, Méda, 2006).

Une coopération tripartite

La coopération et la coordination entre les différents acteurs (État, syndicats, patronat) confèrent au modèle nordique une grande force d'impulsion. Une large part de ce qui est défini par la loi en France relève dans les pays nordiques des conventions collectives, dans lesquelles l'État n'intervient pas. Ainsi, il n'existe pas de salaire minimum en Suède, et la loi se limite à la lutte contre les discriminations. Le taux de syndicalisation élevé (plus de 85 p.100) s'explique par le fait qu'il s'agit d'un syndicalisme de services, qui offre à ses membres tout une palette de services: de l'aide pour retrouver un emploi, des formations, du conseil pour la négociation des salaires individuels, voire parfois aussi des services de banque et d'assurance. De plus, le fait que l'État ne se substitue pas aux partenaires sociaux rend ces derniers plus crédibles pour l'opinion, qui les soumet aussi davantage à sa pression pour arriver à un accord.

La liberté d'organisation de l'entreprise est le résultat de compromis historiques, établis depuis la première partie du XXe siècle, tels que les accords de Saltsjöbaden en Suède (1938) où, après un conflit historique, les partenaires sociaux ont renoncé à une position d'affrontement en échange d'une participation importante aux décisions. La même chose s'était produite au Danemark (1899, compromis de septembre), ce qui a contribué à faire perdre de son acuité au concept de lutte des classes. La liberté de s'organiser des syndicats et le droit à la négociation collective qui fondent les modèles nordiques ont dès lors comme contrepartie la liberté de l'entrepreneur de s'organiser à sa guise, ce qui inclut la possibilité de se séparer d'une partie de la main-d'œuvre pour améliorer les profits de l'entreprise, ce qui est considéré comme bon pour l'emploi futur dans l'entreprise (Lefebvre, 2006).

Indemnisation généreuse du chômage et politique active de l'emploi

Depuis longtemps, l'institution fondamentale qui permet une véritable sécurisation des trajectoires est le régime d'indemnisation du chômage. Mis en place dès le début du XXe siècle en Suède et au Danemark, ce régime se caractérise par sa générosité.

En Suède, les demandeurs d'emploi ont droit à une allocation de 80 p.100 du salaire de référence, plafonné à 2015 euros, pendant trois cents jours. Au Danemark, l'indemnité s'élève à 90 p.100 du salaire de référence, plafonné à un peu moins de 1900 euros, pendant quatre ans. La période d'indemnisation est donc longue, et les revenus bien remplacés, surtout les bas revenus. Le développement de politiques actives d'emploi constitue le verso de cette indemnisation généreuse, l'idée étant que le chômeur s'inscrit, comme tout citoyen, dans un système de droits et de devoirs. La conjonction de l'indemnisation généreuse du chômage et de politiques actives d'emploi semble expliquer que le chômage de longue durée soit faible et que les transitions soient sécurisées. Les changements intervenus dans les règles de l'assurance-chômage et de la politique active d'emploi expliquent sans doute en partie la "sortie" de crise du milieu des années 1990. En effet, dans les deux pays, de nouvelles règles ont été mises en place.

Au Danemark, une première réforme a eu lieu en 1994, révisant à la fois les règles de l'assurance-chômage et la participation aux programmes d'activation. Elle a consisté, d'une part, à ce que la durée maximale d'indemnisation soit ramenée de neuf à quatre ans et, d'autre part, à ce que la participation aux programmes d'activation soit rendue obligatoire au bout d'un an de chômage (contre deux ans et demi aupravant), sans que cette participation permette désormais de rouvrir des droits. La période minimale de contribution afin d'être éligible au régime d'assurance-chômage est passée de six mois à un an. La réforme s'est poursuivie en 2002, avec la mise en place du "plan national pour l'emploi: plus de personnes au travail": il n'y a plus de distinction entre l'activation destinée aux chômeurs et l'activation destinée aux bénéficiaires de l'aide sociale: toutes les personnes doivent être couvertes par un plan individualisé; pendant toute la période de chômage, il doit y avoir un contact personnel au moins tous les trois mois entre les services de l'emploi et les demandeurs d'emploi; toutes les personnes au chômage doivent faire l'objet de mesures d'activation dans les six premiers mois; les offres d'activation doivent être proposées uniquement dans le cadre de la recherche d'un emploi spécifique: plus question de proposer une formation sans lien avec les emplois recherchés; les activités de placement ne doivent plus être traitées uniquement par le service public de l'emploi, d'autres acteurs doivent y être associés; l'activation peut commencer dès le premier jour: il n'y a plus de période de recherche d'emploi d'un an pendant laquelle le chômeur est dispensé.

"Flexicurité"

Pour de nombreux analystes, la conjonction d'une indemnisation généreuse du chômage et d'une politique active de l'emploi permet d'expliquer les nombreuses transitions sur le marché du travail dans les pays nordiques, sécurisées, l'absence d'enfermement dans des "trappes à chômage" et l'amélioration des performances en matière de chômage et d'emploi (Boyer, 2006). Dans ces conditions, la flexibilité du marché du travail qui constitue le troisième pilier, souvent évoqué à travers la notion de "flexicurité" (associant la sécurité du régime d'indemnisation de chômage et la flexibilité du marché du travail), semble moins essentielle.

Certes, dans les pays nordiques, la protection contre le licenciement est moindre qu'en France, mais pas inexistante comme on le croit souvent. Au Danemark, la loi prévoit pour les employés (cols blancs) une période de préavis minimale d'un mois (et plus dans les accords collectifs) et de six mois pour les salariés qui ont travaillé neuf ans dans la même entreprise. Il est vrai que des professions spécifiques (comme les dockers ou les travailleurs du bâtiment) ne bénéficient pas de cette protection et peuvent être licenciés ou démissionner du jour au lendemain. De même, toujours au Danemark, le licenciement doit reposer sur des causes "raisonnables" concernant l'employé ou l'entreprise. Il reste que l'opinion publique et le juge considèrent que l'amélioration des profits par la restructuration est une cause raisonnable. Enfin, il n'existe pas d'indemnités légales de licenciement, sauf au Danemark pour les salariés cols blancs qui bénéficient de trois mois de salaires après dix-huit ans d'ancienneté. En Finlande, il existe une indemnité spécifique de licenciement pour les travailleurs qui auront du mal à trouver un autre emploi (du fait de leur âge par exemple) et, dans les trois pays, des indemnités conventionnelles de licenciement variables selon les secteurs.

D'une manière générale, les législations finlandaise et suédoise protègent donc bien contre le licenciement individuel, tandis que la législation danoise est effectivement moins protectrice en la matière. Par contre, les licenciements économiques sont beaucoup plus libres que dans la plupart des autres pays européens, et il n'existe pas d'obligation d'établir des plans sociaux.

La priorité accordée à la formation et à la recherche

Dernier facteur d'explication et non le moindre, l'investissement consenti par les pays nordiques dans les déterminants de la croissance: éducation, formation, recherche.

La main-d'œuvre nordique est, en effet, bien formée (et les niveaux de formation sont plus homogènes qu'en France), ce qui permet d'instaurer un cercle vertueux avec le développement d'emplois bien qualifiés (qui donnent de bons salaires et permettent de financer le système de protection sociale) et une amélioration progressive du positionnement dans la division internationale du travail (déplacement vers des produits à forte valeur ajoutée).

L'indicateur le plus communément utilisé pour mettre en évidence la différence de niveau de formation de la population active est le pourcentage d'individus âgés de vingt-cinq à soixante-quatre ans ayant atteint le niveau d'études secondaires: plus de 80 p.100 en Suède et au Danemark, contre 65 p.100 en France.

Ce haut niveau de formation s'explique à la fois par la qualité de la formation initiale, les efforts réalisés pour éviter des sorties précoces du système scolaire, par les dispositifs facilitant les transitions entre système scolaire et monde du travail et par le recours massif à la formation continue dont les dépenses sont parmi les plus élevées d'Europe.

L'école nordique est, plus que dans les autres pays, un facteur d'inclusion: le pourcentage de jeunes ayant quitté prématurément l'école est dans les trois pays parmi les plus bas de l'Union européenne. Le système nordique se caractérise par l'attention portée à la taille des classes, à l'investissement dans le capital humain dès les premières années de l'enfant, au rattrapage des enfants en difficulté à la requalification des populations via un système actif de formation continue.

Incontestablement, tous les modèles sociaux ne se valent pas pour traiter de la question de l'emploi dans un contexte de mondialisation accélérée. Sur la base d'une analyse comparée de ces différents modèles, l'économiste Gösta Esping Andersen invite les États membres à soutenir le développement d'un nouvel État-providence, incitant à l'activité, dont l'action serait accompagnée par un investissement massif dans le social et le capital humain. Un vaste programme mieux avancé chez certains que chez d'autres.

 

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Bibliographie

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Universalia 2007 ©2007 Encyclopædia Universalis, éditeur

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