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"Comment raisonnent les économistes ?"

Publié le 28/06/2011
L'économie est souvent considérée comme une science de l'apologie du marché. Cette vision est dépassée. En mettant en oeuvre quelques principes fondamentaux de raisonnement, l'économiste fournit des clés de compréhension non seulement des imperfections des marchés mais aussi des fondements des choix individuels ou des interactions sociales dans des domaines aussi divers que le travail, la santé, la finance ou la criminalité. Il peut tout à la fois participer à la mesure du bonheur des individus ou au décryptage des jeux stratégiques auxquelles se livrent ces derniers dans un univers d'informations asymétriques. En découvrant la psychologie des interactions sociales, il aide à comprendre les origines de la coopération, la coexistence de sentiments moraux et de comportements égoïstes, ou l'émergence des normes sociales. Il peut même, en se livrant à des expériences en laboratoire, chercher à expliquer comment nos émotions nous aident (parfois) à faire des choix économiques plus efficients.

Un important cycle de conférences portant sur le raisonnement économique a été organisé à l'ENS de Lyon entre octobre 2010 et avril 2011 par l'Université Ouverte Lyon 1[1]. Ce cycle de conférences coordonné par l'économiste Marie-Claire Villeval, Directrice de recherche au CNRS et présidente de l'Association Française de Science Economique (AFSE), a fait intervenir des chercheurs, pour la plupart économistes, spécialistes de la micro-économie, de la théorie des jeux, de l'histoire de la pensée, ou encore de l'économie comportementale et expérimentale. Nous vous proposons dans ce dossier de visionner l'ensemble des conférences de ce cycle, ainsi que des ressources complémentaires pour approfondir les thèmes traités (vidéos, textes, références, liens vers des sites).

Présentation générale du cycle de conférences

L'économie est souvent considérée comme une science de l'apologie du marché. Cette vision est dépassée. En mettant en oeuvre quelques principes fondamentaux de raisonnement, l'économiste fournit des clés de compréhension non seulement des imperfections des marchés mais aussi des fondements des choix individuels ou des interactions sociales dans des domaines aussi divers que le travail, la santé, la finance ou la criminalité. Il peut tout à la fois participer à la mesure du bonheur des individus ou au décryptage des jeux stratégiques auxquelles se livrent ces derniers dans un univers d'informations asymétriques. En découvrant la psychologie des interactions sociales, il aide à comprendre les origines de la coopération, la coexistence de sentiments moraux et de comportements égoïstes, ou l'émergence des normes sociales. Il peut même, en se livrant à des expériences en laboratoire, chercher à expliquer comment nos émotions nous aident (parfois) à faire des choix économiques plus efficients.

Introduction par Marie-Claire Villeval


Présentation cycle : Comment raisonnent les... par journeeseconomie

Dans son introduction au cycle de conférences "Comment raisonnent les économistes ?", Marie-Claire Villeval a mis l'accent sur les évolutions et les renouvellements que connaît actuellement la science économique. L'objectif du cycle est d'illustrer ces transformations, en présentant les travaux les plus récents et les plus révélateurs des mutations de la discipline.

Marie-Claire Villeval a rappelé dans un premier temps que l'économie est une discipline qui est traditionnellement assez mal considérée et sous le feu de nombreuses critiques. Elle est souvent perçue comme une science des marchés ou de la finance, centrée principalement sur les questions d'équilibre, et s'intéressant peu aux organisations et aux institutions. Pour d'autres, c'est une «pseudo science», ignorant les réalités sociologiques, historiques, institutionnelles, et raisonnant à partir d'hypothèses et de modèles de l'économie extrêmement simplifiés dont sont tirés des enseignements généraux (exemple des «robinsonnades»). On lui a reproché aussi d'être une discipline «autiste», coupée des autres savoirs et champs de recherche[2]. Plus récemment, avec la crise des subprimes, les critiques sur son incapacité à prévoir et à éviter les crises ont resurgi et ont suscité de nouveaux débats.

Toutefois, pour Marie-Claire Villeval, les changements que connaît la discipline remettent en cause cette vision traditionnelle.

D'abord, c'est le problème du traitement de l'information, plus encore que celui des équilibres sur les marchés, qui est au coeur de la discipline aujourd'hui. L'économie est davantage une théorie de la décision individuelle et des stratégies collectives qu'une science des marchés ou des finances, et, dans l'analyse des processus de décision, cette question de l'information est centrale. Le flux considérable d'informations à disposition des agents économiques aujourd'hui, notamment grâce à l'outil Internet, va de pair avec une incertitude croissante relative à celles-ci : quelle est l'information exacte, pertinente, de qualité ? Le travail de l'économiste consiste alors à comprendre comment l'agent économique traite l'information, gère les asymétries d'information (certains agents détiennent des informations pertinentes que d'autres n'ont pas) et prend des décisions, en interaction avec d'autres agents, à partir d'une information incomplète et imparfaite. Il peut s'appliquer à de nombreux objets d'étude.

Ainsi, les économistes s'intéressent aux crises financières, à l'inflation, au chômage, etc., qui sont leurs sujets d'étude habituels, mais les raisonnements économiques peuvent également s'appliquer à des domaines aussi variés que le crime, l'éducation, la santé, le divorce, le bonheur, l'innovation... Dans son introduction, Marie-Claire Villeval a donné plusieurs illustrations de problèmes économiques qui peuvent se poser dans ces différents champs de recherche. En matière de criminalité par exemple, l'économiste étudie si l'augmentation de la fréquence des radars a un effet positif sur la réduction de la mortalité sur les routes. L'économie du mariage ou du divorce est une nouvelle branche de la science économique. L'impact d'une réforme fiscale sur la fréquence des mariages ou des divorces est par exemple une question économique. Les économistes s'intéressent également de plus en plus au bonheur, en particulier au lien entre niveau de revenu et bien-être individuel. Certains d'entre eux ont essayé d'expliquer le paradoxe d'Easterlin (1974), à savoir que le niveau moyen de bonheur déclaré (life satisfaction) dans un pays n'est pas corrélé à son niveau de richesse absolu, mesuré par le PIB par habitant. Les travaux ont notamment souligné le rôle de l'habitude et des comparaisons dans la détermination du bien-être subjectif : d'une part le niveau d'exigence s'accroît avec le niveau de vie, d'autre part ce qui compte pour être heureux, c'est d'être plus riche que son voisin ! Or, si tout le monde s'enrichit en même temps, on n'est relativement pas plus riche, donc le niveau de satisfaction ne change pas. Plus généralement, on pense à toutes les études économiques sur les indicateurs de bien-être et la quantification du bonheur à partir de données subjectives. Un autre domaine d'application de l'analyse économique est celui du vote et des comportements électoraux. Des expérimentations sont réalisées pour évaluer l'impact de règles de vote ou d'institutions politiques différentes que celles qui sont en vigueur. Par exemple, des économistes se demandent si les résultats des élections seraient les mêmes si on utilisait un autre mode de scrutin, comme le vote par assentiment ou le vote par évaluation. Une expérience de terrain à grande échelle menée en France a montré qu'avec le vote par assentiment J.M. Le Pen n'aurait pas été présent au deuxième tour des élections présidentielles de 2002.

Autre changement souligné par Marie-Claire Villeval : l'économie s'ouvre de plus en plus sur d'autres disciplines, en particulier les mathématiques, la physique, la médecine, les sciences politiques, le droit, la psychologie, les neurosciences. Les interactions avec d'autres disciplines sont porteuses d'avancées scientifiques. Le développement de modèles très formalisés ne serait pas possible sans la collaboration avec les mathématiciens. Le travail avec des physiciens permet par exemple de mieux comprendre la formation de réseaux locaux d'entreprises innovantes. De même, l'économie comportementale bénéficie aujourd'hui de l'essor des neurosciences : les connaissances sur les mécanismes du cerveau offrent de nouvelles pistes pour comprendre les préférences et la prise de décision des agents économiques.

On pourrait également citer les développements de l'«éconophysique» ou les expérimentations par évaluation aléatoire qui utilisent des méthodes inspirées de l'épidémiologie et de la médecine.
Enfin, Marie-Claire Villeval a précisé que l'économie s'intéressait à la fois à la coopération et à la concurrence, deux dimensions présentes dans le comportement humain en société. L'agent économique tend à coopérer quand il est guidé par la confiance et à se comporter de manière compétitive quand il est mû par l'égoïsme. Selon les domaines étudiés par l'économiste, l'une ou l'autre de ces deux dimensions va être dominante.

D'où viennent ces changements dans la discipline ? Selon Marie-Claire Villeval, les développements de la théorie des jeux, de l'économie comportementale et expérimentale ont fait évoluer profondément la science économique. La théorie des jeux a apporté un certain nombre d'outils pour penser la stratégie dans des situations d'interaction entre des personnes avec des intérêts divergents. L'économie comportementale et l'expérimentation ont permis de développer de nouvelles méthodes de test en économie, se rapprochant des expériences en laboratoire existant en biologie ou en sciences exactes.

Pour aller plus loin : Quelques exemples de travaux économiques pour illuster l'introduction de M.C. Villeval.

Programme du cycle

1) "De Freakonomics à la neuroéconomie", par Marie-Claire Villeval (GATE, Université Lumière Lyon2), le 18 octobre 2010 de 14h30 à 16h30 à l'ENS de Lyon.


2) "L'histoire de la pensée et le raisonnement économique", par Nicolas Chaigneau (Université Lumière Lyon2 et Laboratoire Triangle), le 06 décembre 2010 de 14h30 à 16h30 à l'ENS de Lyon.


3) "La rationalité individuelle et collective", par Alan Kirman (Université d'Aix-Marseille III, EHESS et GREQAM), le 17 janvier 2011 de 14h30 à 16h30 à l'ENS de Lyon.


4) "L'économie est elle encore une science de l'apologie du marché ?", par Etienne Wasmer (Sciences Po Paris, OFCE et Crest), le 21 mars 2011 de 14h30 à 16h30 à l'ENS de Lyon.


5) "Quand l'économiste lit dans la pensée des autres : la formation des préférences sociales", par Louis Lévy-Garboua (Université Paris 1, Centre d'économie de la Sorbonne), le 28 mars 2011 de 14h30 à 16h30 à l'ENS de Lyon.


6) "Quand et comment les émotions optimisent-elles les décisions économiques ?", par Sacha Bourgeois-Gironde (philosophe à l'ENS de Lyon et Institut Jean-Nicod), le 11 avril 2011 de 14h30 à 16h30 à l'ENS de Lyon.

 


Notes :

[1] L'Université Ouverte (Université Claude Bernard Lyon 1) a une mission de diffusion de la culture scientifique et de transfert des savoirs universitaires vers le grand public, au moyen de diverses activités (cours, conférences, voyages, visites...).

[2] L'enseignement de l'économie à l'université avait été l'objet de vives critiques au début des années 2000. Voir notamment le site : http://www.autisme-economie.org/.