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Jean Tirole : de la théorie des jeux et de l'information aux sciences humaines

Publié le 07/10/2008
Auteur(s) : Stéphanie Fraisse-D'Olimpio
Pascal Le Merrer
L'économiste français Jean Tirole, médaillé d'or du CNRS en 2007, puis Prix Nobel d'économie en 2014 pour son analyse des imperfections du marché et de sa régulation, est un économiste internationalement reconnu pour ses nombreuses contributions à la théorie économique. Avec Jean-Jacques Laffont, il pose les bases d'une "nouvelle économie industrielle". Ses travaux s'appuient sur la théorie des jeux et la théorie de l'information, ainsi que sur la psychologie, qu'il a appliquées dans les domaines variés : la régulation des industries de réseaux (télécoms, électricité), la théorie des organisations, la finance internationale et la régulation des banques, la réforme du marché du travail, etc. Ce dossier, réalisé à l'occasion de la remise de la médaille d'or du CNRS à Jean Tirole, revient sur son parcours intellectuel, ses domaines de recherche et ses principaux apports à l'analyse économique. Il propose aussi de visionner la vidéo de son intervention lors du congrès de l'AFSE 2008.

Jean Tirole est aujourd'hui un économiste de renommée internationale, auteur de plusieurs ouvrages de référence, il a été reconnu premier économiste européen et second mondial au classement par publications (pondérées par l'impact des revues scientifiques). Il est par ailleurs le second économiste médaillé d'or du CNRS (la plus haute distinction scientifique en France), après Maurice Allais en 1978.

Actualité (Octobre 2014) : Après avoir reçu la reçu la médaille d'or 2007 du CNRS, Jean Tirole s'est vu décerné en 2014 le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, pour son analyse des imperfections du marché et de sa régulation. Il est le troisième économiste français, après Gérard Debreu en 1983 et Maurice Allais en 1988, à obtenir cette distinction. Voir le communiqué de presse du CNRS, l'article "Jean Tirole, Prix Nobel d'économie" (CNRS) et la page du site Toutéconomie sur Jean Tirole.

Son parcours et ses rencontres l'ont conduit à mesurer très tôt les enjeux de la recherche en théorie des jeux et de l'information, objet essentiellement exploré au départ par des mathématiciens et très modélisé. Il va contribuer à développer ces théories en s'efforçant d'inscrire ses travaux dans des problématiques concrètes. Son goût pour les sciences humaines et sociales le mène en outre à mobiliser la sociologie, la science politique et surtout peut-être la psychologie dans ses recherches. Jean Tirole applique aujourd'hui les théories des jeux et de l'information à un champ très vaste d'applications, de l'économie industrielle à la finance, de la régulation des industries de réseau comme les télécoms à la mise au point de techniques pour inciter les entreprises à ne pas licencier ou à devenir propres. Il a façonné les bases d'une « nouvelle économie industrielle » et permis de positionner la « Toulouse sciences économiques » qu'il dirige parmi les deux meilleurs pôles européens de recherche en sciences économiques.

Nous reviendrons largement tout au long de ce dossier sur le parcours intellectuel de Jean Tirole et sur le contenu de ses recherches, en nous appuyant notamment sur les plaquettes du CNRS élaborées en 2007 lors de la remise de sa médaille d'or au chercheur.

Nous présentons aussi dans ce dossier une vidéo exclusive de la conférence "Motivation intrinsèque, incitations et normes sociales" qu'il a donnée lors du 57e Congrès de l'Association Française des Sciences économiques (AFSE), le 18 septembre 2008.

1. La conférence de Jean Tirole au congrès de l'AFSE : "Motivation intrinsèque, incitations et normes sociales"

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/rmtomp4/smil/tirole/tirole_00.smi

Consulter le diaporama de la conférence.

2. Le parcours d'un économiste universaliste

photo de Jean Tirole à Toulouse

Né en 1953 à Troyes, d'un père médecin et d'une mère enseignante de Lettres, Jean Tirole ne découvre l'économie que tardivement après une formation d'abord tournée vers les mathématiques qui le conduit à l'Ecole Polytechnique. Il confirmera son goût pour l'abstraction auprès d'enseignants de mathématiques aussi prestigieux que Laurent Schwartz, premier français lauréat de la médaille Fields.

2.1. Une découverte tardive de la science économique.

Sa découverte de l'économie à 21 ans, marque un tournant intellectuel important pour lui et ce d'autant plus qu'elle se trouve à l'interface des mathématiques et des sciences humaines et sociales auxquelles il s'est très tôt intéressé : « J'ai vraiment été fasciné par cette discipline car elle est à la fois "positive" et "normative" : elle analyse les comportements pour établir des recommandations de politique économique, pour finalement essayer de "rendre le monde meilleur". Pouvoir se confronter à des problèmes théoriques exigeants, et donc intellectuellement passionnants, tout en contribuant à la prise de décision, c'est très attirant ». Ainsi son choix final pour l'économie sera validé en 1976 par son entrée dans le corps des Ponts et Chaussées qui a depuis le XIXe siècle, une forte tradition en la matière puisque cinq présidents de la société mondiale d'économétrie, l'une des plus prestigieuses institutions d'économie, sont issus de ses rangs... parmi lesquels Jean Tirole à la fin des années 90. Cette institution lui donne l'opportunité de devenir chercheur dans un environnement stimulant.

2.2. La découverte d'un champ disciplinaire porteur : la théorie des jeux et de l'information.

En 1978, il s'envole vers les États-Unis et le Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui dispose alors du meilleur département d'économie au monde. Il débute sa thèse, sous la direction du professeur Eric Maskin (prix Nobel d'économie en 2007), de trois ans son aîné. Ce dernier joue un rôle déterminant dans son apprentissage, lui faisant entrevoir les perspectives de recherches en théories des jeux et de l'information. Ce domaine, défriché par les mathématiciens, laisse entrevoir la possibilité de modéliser et de prédire les stratégies de différents acteurs économiques (entreprises, consommateurs, organismes de régulation...) dans de multiples situations. Convaincu de la puissance de ces théories, Jean Tirole va donc s'atteler à les développer, et contribuer à en faire un des piliers de l'économie moderne. Si au début des années 1980, l'économie était extrêmement abstraite dans ce champ disciplinaire, il va aller à contre-courant en inscrivant ses travaux théoriques dans des problématiques concrètes. Jean tirole rentre en France en 1981 et débute sa carrière de chercheur au Centre d'enseignement et de recherche en analyse socioéconomique (Ceras), un laboratoire commun au CNRS et à l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées. C'est au cours de cette période que débute sa collaboration avec Jean-Jacques Laffont, économiste français au renom déjà établi en matière de théories de l'information et des choix publics. Nous sommes en 1982, et l'on parle de projets de réformes structurelles dans les secteurs des télécoms, de l'électricité, de la poste, des chemins de fer, etc.

« Jean-Jacques et moi pressentions que les nouvelles théories de l'information et de l'économie industrielle, pourvu qu'elles soient enrichies, pouvaient offrir un éclairage important à la fois sur le choix des réformes et sur leurs limites ».

Jean Tirole retourne finalement dès 1984 au MIT où il estime enseigner dans des conditions idéales, dans un climat intellectuel remarquable. « L'avenir est entre les mains des jeunes », tel est le leitmotiv des "doyens", comme Paul Samuelson, Franco Modigliani et Robert Solow (tous trois prix Nobel, respectivement en 1970, 1985 et 1987). Surtout, il y découvre les mécanismes d'une bonne gouvernance d'un département et d'une université.

2.3. Le défi toulousain.

En 1991, il consacre une année sabbatique à la finalisation du livre A Theory of Incentives in Regulation and Procurement avec Jean-Jacques Laffont. Toujours absorbé par son désir de positionner l'Université de Toulouse 1 comme l'un des meilleurs pôles économiques européens, ce dernier a créé, en 1990, l'Institut d'économie industrielle (IDEI), financé en majeure partie par les entreprises. Ce qui lui permet d'avoir plus de moyens pour fonder un département qui ait une réelle envergure internationale. D'ores et déjà, une poignée de chercheurs de premier plan ont rejoint Toulouse.

Séduit par l'esprit collectif et la volonté d'améliorer l'environnement universitaire en France, Jean Tirole regagne la ville rose en 1992. Outre une reconnaissance internationale pour leurs travaux en matière de réglementation des industries de réseau, les deux amis parviennent à "hisser" le groupe toulousain parmi le duo de tête des meilleures universités européennes en économie. Selon le site EconPhD qui classe les universités afin d'aider les étudiants à choisir leur Doctorat, le pôle Toulouse sciences économiques est classé 2e mondial dans la recherche en économie industrielle mais 1e mondial en théorie des incitations, 1e européen en économie de l'entreprise, en économie de l'environnement ainsi qu'en économie publique et politique. Récemment, ce pôle est retenu comme l'un des 13 Réseaux thématiques de recherche avancée en France (RTRA), conçus comme les "fers de lance" de la recherche française. Une consécration pour Jean Tirole qui dirige aujourd'hui la Fondation Jean-Jacques Laffont depuis la mort prématurée de celui-ci en 2004. Plébiscité par ses collègues, il est aussi à la tête de la Toulouse Sciences Economiques (TSE) que ce RTRA a permis de créer. L'État y apporte une dotation initiale de 12,8 millions d'euros à laquelle s'ajoutent les apports des organismes fondateurs dont le CNRS. La fondation J-J Laffont qui porte ce réseau, permet d'attirer des fonds privés. Le pôle est devenu très attractif pour les meilleurs chercheurs français et internationaux. 70% de ses doctorats sont étrangers.

Jean Tirole est l'auteur de 160 productions scientifiques dans les grandes revues internationales, d'une dizaine de livres, de près d'une cinquantaine de "keynote lectures". Il dispose d'un poste permanent de professeur invité au MIT. En effet, « conserver un pied au MIT est primordial, car la recherche en économie s'effectue principalement aux États-Unis ». D'où sa présence en famille, tous les étés, à Cambridge, afin d'y poursuivre des thématiques de recherche avec ses collègues du MIT, de Harvard et de Princeton, tout en assurant un cours de doctorat.

Pour aller plus loin :

En savoir plus sur le Réseau Thématique de Recherche Avancée (RTRA) : « Toulouse Sciences économiques ».

Le CV et la bibliographie de Jean Tirole.

Lire le parcours de Jean Tirole et son portrait.

3. Les objets de recherche de Jean Tirole

photo de Jean Tirole dans son bureau

L'ensemble des travaux de Jean Tirole s'appuie sur deux concepts :

- La théorie des jeux qui représente et prédit les stratégies de différents acteurs en situation d'interdépendance ; chaque acteur ayant des objectifs propres.

- La théorie de l'information qui rend compte de l'utilisation stratégique d'informations privilégiées par ces mêmes acteurs.

Nous reviendrons dans cette partie sur les deux thèmes unificateurs de sa méthode, à savoir la théorie des jeux et la théorie de l'information (3.1), puis nous présenterons les contributions scientifiques de Jean Tirole qui donnent des applications concrètes de ces deux concepts dans cinq grands domaines : la régulation des industries de réseau, la théorie des organisations et le financement des entreprises, l'économie industrielle, la réforme du marché du travail et la finance internationale (3.2). Enfin, nous insisterons sur une dimension passionnante des travaux de J.Tirole, à savoir son ouverture vers les autres sciences sociales (3.3).

3.1. Deux concepts fondamentaux au coeur des travaux de J.Tirole : la théorie des jeux et la théorie de l'information

La microéconomie moderne est basée sur la théorie des jeux - qui représente et prédit les stratégies de différents acteurs en situation d'interdépendance, chaque acteur étant pourvu d'objectifs propres - et la théorie de l'information - qui rend compte de l'utilisation stratégique d'informations privilégiées par ces mêmes acteurs. L'ensemble des travaux de Jean Tirole s'appuie abondamment et intensément sur ces deux concepts.

Quand la théorie des jeux "devient" dynamique

La théorie des jeux vise à conceptualiser le choix de stratégie des acteurs (personnes, entreprises ou États) dans des situations où leurs intérêts divergent. À ce titre, elle a pour sujet non seulement l'économie, mais également les sciences sociales dans leur ensemble (politique, droit, sociologie et psychologie). Initialement développé par des mathématiciens [1], ce concept a récemment été enrichi par des économistes, pour l'essentiel motivés par ses applications en sciences sociales.

Pour savoir comment jouer, un acteur doit anticiper ce que feront simultanément les autres acteurs. Ces anticipations sont rationnelles si l'acteur comprend bien les incitations des autres et leur stratégie, du moins "en moyenne" : les stratégies sont alors en « équilibre » [2]. Par exemple, un piéton qui ne traverse pas au passage clouté dans un pays où les automobilistes ont un comportement peu civilisé résout un problème élémentaire en théorie des jeux, dans la mesure où il anticipe correctement le comportement vraisemblable des autres. Réciproquement, il en va de même pour l'automobiliste peu courtois qui s'attend à ce qu'un piéton ne traverse pas lorsque sa voiture approche d'un passage clouté, étant donné la mauvaise réputation des automobilistes dans le pays. En définitive, chacun d'entre nous est quotidiennement impliqué dans des situations relevant de la théorie des jeux.

"Prévoir en moyenne" reflète le fait qu'un équilibre est parfois en "stratégie mixte" : à titre d'exemple, un bon gardien de football ne doit pas avoir la réputation de plonger plutôt à gauche ou à droite. De fait, les études réalisées sur les footballeurs professionnels révèlent bien que leurs comportements sont imprévisibles. Autre raison pour laquelle il est parfois impossible de prédire parfaitement les actions des autres : l'on ne connaît tout simplement pas toute l'information les concernant. Au mieux peut-on prédire leur comportement de façon conditionnelle. Par exemple, lors d'une enchère, l'on peut prédire des enchères élevées de la part de ses concurrents si ces derniers reçoivent de bonnes nouvelles quant à la valeur de l'objet vendu, ou de faibles enchères en cas de bonnes nouvelles.

Selon la théorie des jeux dynamiques, les décisions d'un acteur auront un impact sur celles des autres acteurs ; cet acteur doit donc comprendre quelle influence sa décision aura sur les stratégies futures des autres. Prenons l'exemple d'un État qui considère une nouvelle législation. Il doit s'attendre à ce que les comportements des consommateurs ou des entreprises soient modifiés en réaction au nouveau contexte institutionnel. Afin d'anticiper ce phénomène, l'État doit "se mettre dans la peau" des autres acteurs économiques. On parle alors d'"équilibre parfait".Dans un tel équilibre, chaque acteur est lucide quant aux conséquences de ses actes sur les comportements futurs des autres acteurs.

Bien souvent, le comportement d'un acteur révèle aux autres, certaines informations que lui seul détient. Un investisseur qui achète des actions dans une entreprise révèle par cet achat que sa connaissance du contexte le rend optimiste quant à la valeur de l'entreprise ; cette information tend à faire monter le cours de l'action de l'entreprise et par la même à réduire les gains de l'acheteur. En conséquence, les gros acquéreurs d'actions tentent d'acheter en demeurant discrets. De telles situations sont étudiées grâce au concept d'équilibre bayesien parfait, qui combine équilibre parfait et traitement rationnel de l'information.

Explorant la théorie des jeux, Jean Tirole a participé au développement d'outils conceptuels sur l'aspect dynamique, avec ou sans asymétrie d'informations (c'est-à-dire, en "jargon technique", en approfondissant les concepts d'équilibre bayesien parfait et d'équilibre markovien).

D'une part, il a défini, avec Eric Maskin, la notion d'équilibre markovien parfait. Ce concept suppose la possibilité d'identifier, de façon non ambiguë, une "variable" qui résume le passé du jeu afin de déterminer les stratégies futures (cette identification est possible quel que soit le jeu). La variable en question décrit ce que les joueurs ont besoin de savoir sur l'impact des stratégies à venir. Prenons le cas d'un jeu d'échecs : l'état de l'échiquier résume les possibilités stratégiques des joueurs. Autre exemple, dans un marché oligopolistique, le niveau actuel des capacités de production des entreprises peut être une variable qui synthétise le passé de l'industrie.

D'autre part, en collaboration avec Drew Fudenberg, Jean Tirole a affiné la notion d'équilibre bayesien parfait (notion développée auparavant par Kreps, Wilson et Selten). Ce concept combine le concept d'équilibre bayesien, permettant d'étudier des jeux en information asymétrique, et la notion d'équilibre parfait, qui décrit les équilibres dans un contexte dynamique.

Ces contributions très techniques ont, toutefois, des applications directes. Ainsi, la notion d'équilibre markovien parfait est désormais utilisée de façon routinière par les économètres essayant d'analyser et de mesurer les comportements dynamiques d'entreprises en concurrence.

La théorie de l'information (ou des contrats, ou des incitations)

Pour bien comprendre les relations humaines ou économiques, il faut prendre en compte le fait que les acteurs n'ont pas la même information et, de plus, utilisent leur information privée afin de parvenir à leurs fins. Partant de ce constat, la théorie de l'information [3] repose sur deux concepts : l'aléa moral et l'antisélection.

L'aléa moral se réfère au fait que certains comportements ne sont pas "observables" (en particulier par une cour de justice). Prenons par exemple un contrat signé entre un "principal" (le propriétaire) et un "agent" (l'agriculteur). Un métayage, dans lequel le métayer verse la moitié de sa récolte au propriétaire, est moins incitatif à l'effort qu'un fermage, dans lequel le fermier verse une somme fixe au propriétaire. Le fermier est, dans ce cas, pleinement responsable de sa récolte. Par contre, le bail à ferme fait porter tout le risque au fermier, y compris les aléas climatiques ou autres dont il n'est pas responsable, et s'avère donc coûteux pour ce dernier.

L'antisélection correspond à la possibilité que l'agent connaisse une forme d'information privée au moment de la signature du contrat entre les deux parties. Cette notion affecte les contrats vu qu'elle amène une suspicion quant à leurs conséquences. Un exemple récent est la pénurie actuelle de prêts entre intermédiaires financiers à la suite de la crise des "subprimes" (crise boursière mondiale provoquée au cours de l'été 2007 par un krach des prêts hypothéquaires à risque, les subprimes, aux États-Unis) et les doutes sur la qualité des portefeuilles qui en ont résulté.

Concernant la théorie pure des contrats, Jean Tirole a contribué à étendre son cadre d'analyse suivant trois directions : la dynamique, les hiérarchies et la théorie dite du principal informé.

La dynamique intervient lorsqu'une relation contractuelle est répétée. De plus, elle peut être renégociée au cours de son exécution. Dans ce contexte, la performance de l'agent révèle de l'information sur son "type" et influe sur les contrats futurs. Grâce aux travaux de Jean Tirole, avec tout particulièrement Jean-Jacques Laffont, Oliver Hart et Drew Fudenberg, une vision dynamique et évolutive des contrats a été développée sur le sujet.

Les hiérarchies : les contrats impliquent la plupart du temps plus que deux parties (un principal et un agent). Par exemple, dans un contrat de bail à moitié, le propriétaire peut déléguer à un intermédiaire la mesure (surveillance) de la récolte. En fait, de tels intermédiaires sont omniprésents en économie : intermédiaires financiers (banques, fonds de placement, etc.), contremaîtres, dirigeants d'établissement, régulateurs, etc. Qui dit multiplicité d'acteurs dit également possibilité de collusion entre un sous-ensemble de ces acteurs contre les autres membres de l'organisation. Jean Tirole a lié cette menace de collusion à la structure d'information (sa répartition) au sein de l'organisation. Puis, il a analysé les conséquences de cette menace pour la conception des organisations.

La théorie dite du principal informé. Ces travaux, en commun avec Eric Maskin, ont apporté des outils conceptuels afin de modéliser le choix de contrat offert à un agent par un principal qui possède certaine(s) information(s) non détenue(s) par l'agent.

3.2. Cinq domaines fondamentaux d'application

La force de la théorie économique moderne basée sur la théorie de l'information et celle des jeux est son caractère assez universel. Des travaux très disparates de par leur sujet peuvent en fait faire intervenir des techniques et des idées assez similaires. En témoignent les principales contributions scientifiques de Jean Tirole qui, en plus de l'aspect sciences humaines et sociales, s'est attelé à cinq grands domaines : la régulation des industries de réseau, la théorie des organisations et le financement des entreprises, l'économie industrielle, la réforme du marché du travail et la finance internationale.

Régulation des industries de réseau (télécoms, électricité, chemin de fer, gaz, poste)

Théorie des organisations et finance des entreprises

L'économie industrielle

La réforme du marché du travail

Les crises financières internationales

3.3. Une ouverture vers les autres sciences sociales

Longtemps, les économistes ont méconnu les études approfondies de leurs collègues des autres sciences sociales sur les comportements et stratégies des individus et des groupes. Depuis une vingtaine d'années, l'économie s'est considérablement ouverte vers ces autres disciplines. C'est dans ce contexte que Jean Tirole a choisi d'ancrer ses recherches dans les sciences sociales, et plus particulièrement les sciences politiques, la sociologie et la psychologie.

Sociologie : où il est question de stéréotypes, de réputation et de persuasion

S'intéressant aux notions de stéréotypes et réputation collective en 1996, Jean Tirole considère la réputation d'un groupe [4] (pays, groupe ethnique ou religieux) comme la résultante des comportements des individus composant ce groupe. Il montre que les réputations collectives ont des effets sur le long terme : en particulier, un pays ou une entreprise peut longtemps souffrir de préjugés avant de pouvoir redresser leur réputation.

Autre concept approfondi en collaboration avec plusieurs chercheurs : la notion de pouvoir ou d'autorité, appréhendée en économie à partir de deux concepts, l'autorité formelle [5] et l'autorité réelle [6]. Concrètement, le fait que certaines décisions d'entreprise relèvent de l'autorité formelle du conseil d'administration n'empêche pas le directeur général d'exercer une influence sur ces décisions. Cette situation est également pertinente en dehors du contexte économique, dans des situations très générales, où un agent (enfant, conseiller, etc) essaie de convaincre un décideur de choisir une décision A plutôt qu'une autre décision B.

Ses travaux avec l'économiste Philippe Aghion (professeur à Harvard et Médaille d'argent 2006 du CNRS) ont également mis en lumière et donné un contenu économique à cette notion d'autorité réelle, tout en illustrant les situations où ce type d'autorité a de l'importance.

En outre, c'est en approfondissant les conditions d'une communication réussie que Jean Tirole, associé à Mathias Dewatripont, a analysé les différents canaux de communication par argumentation (portant sur la décision elle-même comme décrit ci-dessous, ou bien sur l'autorité). En effet, toute communication peut porter sur davantage qu'une simple recommandation. Toutefois, cette forme de communication par argumentation est limitée par un double aléa moral : le message ne passe qu'à deux conditions, à savoir si l'agent argumente soigneusement et si le décideur fait un effort d'attention. La qualité de la communication dépend donc des incitations des deux parties.

Enfin, son travail avec Bernard Caillaud généralise l'étude à une décision prise par un groupe. Il convient alors pour l'agent de bien cibler les personnes dans le groupe des décideurs qui, une fois convaincues, emporteront l'accord, unanime ou majoritaire, des autres membres.

Associer psychologie et économie

Les théories des jeux et de l'information trouvent en la psychologie un domaine d'application certes inattendu, mais finalement assez naturel. En effet, psychologues et philosophes ont depuis des siècles souligné le phénomène d'auto-manipulation des croyances : en particulier, certains individus cherchent souvent à oublier ou à réinterpréter les informations qui leur sont défavorables. En 2000, deux thésards de l'Université de Toulouse 1, Juan Carrillo et Thomas Mariotti, ont, dans leur article [7], traité de la "nouvelle théorie de l'information" (ou théorie de "l'information comportementale") : ils ont formalisé l'idée qu'un décideur inquiet peut refuser de s'informer, même si cela n'a aucun coût.

Quant à Jean Tirole, il mène depuis maintenant 10 ans des recherches en économie et psychologie, essentiellement en collaboration avec Roland Bénabou, qui enseigne à Princeton. Ils proposent une relecture et un approfondissement de questions importantes en psychologie, avec pour objectif d'enrichir le modèle standard de l'économie en introduisant des aspects psychologiques nouveaux : altruisme, utilité d'anticipation, mémoire imparfaite, etc. Pour ce faire, ces deux économistes modélisent les informations que les agents s'auto-transmettent, la manière dont ils analysent ces informations (par exemple, "les individus sont-ils conscients de la sélectivité de leur mémoire ?"), ainsi que les décisions qu'ils prennent.

En 2002, leur premier article [8], focalisé sur les problèmes de volonté, représente l'auto-manipulation des croyances comme l'équilibre bayesien parfait d'un jeu entre les différentes incarnations du même individu. Il s'agit d'un jeu dans lequel l'individu tente d'"oublier" des informations nuisibles à la confiance en soi. L'individu manipule ainsi ses croyances, tout en pouvant être conscient qu'il a une mémoire sélective. Mais, avant toute chose, il faut comprendre les raisons poussant un individu à se mentir à lui-même. À cela, trois raisons ont été mises en avant par Roland Bénabou et Jean Tirole : la peur du manque de volonté et de l'éventuelle procrastination, l'utilité d'anticipation des consommations futures et enfin, la consommation de "croyances" que l'on a sur soi-même (les individus veulent se sentir intelligents, beaux, généreux, etc.).

Platon suggérait que la manipulation des croyances était mauvaise pour l'individu alors que de nombreux psychologues ont en revanche souligné la nécessité de se voir de façon positive. Pour Jean Tirole et Roland Bénabou, cette auto-manipulation est bénéfique à l'individu si ce dernier a un grave problème de motivation ou de volonté, mais pas autrement.

En 2003, un autre article, portant sur les questions d'incitations [9], a connu un retentissement important auprès du courant mariant "psychologie & économie". D'après la théorie économique classique, les systèmes de rémunération basés sur la performance des employés doivent inciter ces derniers à accroître leurs efforts. Toutefois, les psychologues nous avertissent que des systèmes d'incitation trop matérialistes peuvent parfois démotiver les employés. C'est dans ce contexte que Roland Bénabou et Jean Tirole ont montré comment rationaliser cette critique dans un modèle économique. Si le principal acteur dispose d'informations privées au sujet des compétences de l'agent ou de la difficulté de la tâche, le système d'incitation qu'il propose peut signaler cette information. Des incitations trop vives peuvent alors démotiver l'agent, en lui transmettant le message que la tâche est lourde, ou que ses compétences sont faibles, et, in fine, s'ensuit un manque de confiance dans la capacité de l'agent à accomplir la tâche.

Depuis, les deux économistes ont approfondi d'autres thèmes liés à la manipulation des croyances, au problème de l'identité, tout en considérant les religions, les idéologies et autres formes de croyances collectives. En particulier, Roland Bénabou et Jean Tirole démontrent comment des agents économiques peuvent se coordonner sur des systèmes de valeurs opposés. L'idée majeure réside dans le fait que parfois, les agents économiques ont intérêt à mettre leurs croyances en conformité avec celles de leurs concitoyens. Une première situation d'équilibre politico-économique existe dans laquelle les individus pensent que l'effort est source de réussite, et dès lors ils travaillent beaucoup. Mais il existe également un autre équilibre dans lequel la réussite est moins conditionnée à l'effort, et dès lors les individus travaillent peu. Dans ces conditions, des croyances radicalement différentes sur les origines de la richesse et de la réussite peuvent exister entre pays, ces croyances étant associées à des niveaux de redistribution très différents.

Un autre aspect important de cette collaboration entre Jean Tirole et Roland Bénabou consiste à examiner les limites des incitations lorsque ces dernières interfèrent avec la vision qu'ont les individus (ou la société) d'eux-mêmes. Citons un article paru en 2006 [10] où ces deux chercheurs décrivent comment des normes sociales différentes peuvent émerger dans un monde où les agents ont des préférences et des volontés de paraître hétérogènes. Supposant qu'un comportement pro social peut être motivé par trois facteurs - une vraie générosité, une incitation (par exemple monétaire) et une volonté de paraître -, ce troisième facteur, dit de "réputation", est d'autant plus important que le comportement est public (surtout devant des personnes dont on recherche l'estime) et qu'il est mémorable. Cette recherche fait actuellement l'objet de tests en laboratoire et sur le terrain. En particulier, l'équipe dirigée par le psychologue Dan Ariely (MIT) a vérifié que les individus contribuent plus à une bonne cause s'ils sont observés par d'autres.

4. Bibliographie des travaux de Jean Tirole

photo de Jean Tirole

Consulter l'ensemble des publications en anglais de Jean Tirole : De nombreux textes sont disponibles.

Consulter les travaux en cours.

Ouvrages

1. Concurrence Imparfaite, Paris: Editions Economica, 1985. (136 pages).

2. Dynamic Models of Oligopoly, (with D. Fudenberg), Fundamentals of Applied Economics, J. Lesourne and H. Sonnenschein, (eds.), 1986 (80 pages).

3. The Theory of Industrial Organization, Cambridge, MA: M.I.T. Press, 1988 (496 pages). Edition française : Théorie de l'Organisation Industrielle, Economica. 1993.

4. Game Theory (with D. Fudenberg), MIT Press, 1991. (579 pages).

5. A Theory of Incentives in Regulation and Procurement (with J.-J. Laffont),MIT Press, 1993 (705 pages).

6. Incentives in Procurement Contracting, edited with Jim Leitzel, Boulder: Westview Press. Includes contribution to chapter 6: "The Provision of Quality in Procurement" (with J.J. Laffont), 1993 pp 77-85.

7. The Prudential Regulation of Banks (with M. Dewatripont), MIT Press, 1994 (262 pages). Version française: La Réglementation Prudentielle des Banques (with M. Dewatripont), Editions Payot, Lausanne, 1993 (177 pages).

8. Competition in Telecommunications (with J.J. Laffont), MIT Press, 1999. 315 pages.

9. Financial Crises, Liquidity and the International Monetary System, Princeton University Press, 2002. 151 pages. http://pup.princeton.edu/titles/7427.html

10. The Theory of Corporate Finance, Princeton University Press, 2006. (644 pages).Association of American Publishers 2006 Award for Excellence.

En préparation :

11. Inside and Outside Liquidity (with Bengt Holmström).

12. Egonomics (with Roland Bénabou).

Articles de recherche et publications en français

1. "Taux d'Actualisation et Optimum Second," Revue Economique, 1981. 32: 829-869.

2. "Jeux Dynamiques : un Guide de l'Utilisateur," Revue d'Economie Politique, 1983. 93:551-575.

3. "Introduction à Certains Travaux Théoriques sur la Recherche et Développement," (avec R. Guesnerie), Revue Economique, 1985. 843-872.

4. "Une Théorie Normative des Contrats Etat-Entreprises en Information Imparfaite," (avec J.-J. Laffont), Annales d'Economie et Statistiques, 1987. 107-132.

5. "Contraintes Verticales: l'Approche Principal-Agent," (avec Patrick Rey) Annales d'Economie et Statistiques, 1987. pp. 175-201.

6. "Efficacité Intertemporelle, Transferts Intergénérationnels et Formation du Prix des Actifs: Une Introduction," in Essais en l'Honneur de Edmond Malinvaud, Paris: Editions Economica, 1988. pp. 159-185.

7. "L'Economie Politique de la Réglementation," Actualité Economique. 1988.

8. "Les Idées Nouvelles sur l'Intégration Verticale : Un Guide Informel de l'Utilisateur," Annales des Télécommunications, 1995. 50:256-264.

9. "Libéralisation et Charges d'Accès," (avec J.J. Laffont), Annales des Télécommunications, 1995. 50:306-314.

10. "Structures d'Entreprise, R&D et Incitations," (avec E. Turpin), Annales des Télécommunications, 1995. 50: 165-184.

11. "Collusion et Théorie des Organisations," Revue d'Economie Industrielle, 1995. 247-286 (partial translation of 56).

12. "Prix Plafonds: Globaux ou Fragmentés,", 1996 (avec J.J. Laffont).

13. "Accès, Prix et Concurrence," (avec J.J. Laffont) in Politique Economique: Fondements Théoriques, ed. by P. Artus, A. Cartapanis and D. Laussel, Economica, 1997. 7-47.

14. "Analyse Economique de la Notion de Prix de Prédation," (avec P. Rey), Revue Française d'Economie, 1997. 12: 3-32.

15. "Tarification de l'Infrastructure Ferroviaire: Quels Objectifs pour RFF?" 1998. (avec D.Bureau).

16. "Concessions, Concurrence et Incitations," Revue d'Economie Financière, 1999. 51: 79-92. Reprinted in Concurrence et Service Public : Textes des Conférences Jules Dupuit, by C. Henry and E. Quinet, eds. L'Harmattan (2003).

17. "L'infrastructure Institutionnelle de la Politique de la Concurrence," Revue d'Economie du Développement, juin, 2000. pp 123-132. (Translated from "The Infrastructure of Competition Policy").

18. Quelles Régulations pour la Distribution ? (avec P. Rey), rapport pour le Conseil d'Analyse Economique, La Documentation Française, 2000. p. 9-36.

19. "Le Risque Régulatoire," (avec J.J. Laffont), Risques, 2001. 46: 86-89.

20."La Gouvernance des Institutions Internationales," In Gouvernance Mondiale, Conseil d'Analyse Economique, La Documentation Française, 2001. pp. 291-300.

21. "Protection de la Propriété Intellectuelle." Rapport pour le Conseil d'Analyse Economique. La Documentation Française, 2003. p. 9-46.

22. "Licenciements et Institutions du Marché du Travail", (with O. Blanchard). Rapport pour le Conseil d'Analyse Economique. La Documentation Française, 2003. p. 7-50.

23. "La Réforme du FMI", Commentaire, 2004.108: 927-936. (adapted from Financial rises, Liquidity and the International Monetary System, chapter 7. Princeton University Press, 2002).

24. "Quelles Finalités pour les Propriétés Intellectuelles ?" in M.A. Frison-Roche and A. Abello, ed. Droit et Economie de la Propriété Intellectuelle, LGDJ, 2005, p.3-14. And in Petites Affiches.

25."Le Rôle de l'Etat dans une Economie Moderne," Annales d'Economie Politique, 2007. 54: 113-130.

Articles et entretiens dans la presse

« La finance d'entreprise revisitée », Les Echos, 11 juin 2007.

« Quatre recettes pour un Etat efficace » , L' Expansion, n°720, juin 2007.

« L'Etat a mieux à faire que de combattre les OPA », L' Expansion, n°707, avril 2006.

Voir aussi cette interview de Jean Tirole : "Le renflouement systématique du système financier est un mauvais exemple pour l'avenir", par C. Cabaton, Débat&Co, E. Lechypre, L'Expansion, 4 avril 2008.

5. Lexique

Consulter le lexique relatif au vocabulaire de la théorie des jeux et de l'information.


Notes :

[1] Citons le français Emile Borel en 1921 (première médaille d'or du CNRS en 1954), puis John von Neumann et, dans les années 50, John Nash (prix Nobel en 1994, dont la vie a inspiré en 2002, Ron Howard, pour son film « Un Homme d'exception »).

[2] Une situation parfois appelée "équilibre de Nash", d'après le nom du mathématicien qui en 1950 développa la théorie générale de ces équilibres.

[3] Développée entre autres par Arrow (prix Nobel 1972), Akerlof, Spence, Stiglitz (ces trois derniers ont été prix Nobel en 2001), Mirrlees et Vickrey (tous deux prix Nobel en 1996), Laffont, Maskin, Myerson, Holmström.

[4] Par exemple, ce groupe, peut être perçu comme honnête, corrompu, belliqueux ou encore soucieux de l'environnement.

[5] Il s'agit de l'autorité conférée à son porteur à travers un contrat et concernant une décision ou une classe de décisions.

[6] C'est l'autorité acquise par un acteur - qui ne possède pas d'autorité formelle - de par sa détention d'une information privilégiée et pertinente pour la prise de décision, et la confiance que peut lui accorder le détenteur de l'autorité formelle.

[7] "Strategic ignorance as a self-disciplining device", Review of Economic Studies, 67 (2000), 529544, with J.D. Carrillo.

[8] "Self-Confidence and Personal Motivation" (avec R. Bénabou), Quarterly Journal of Economics, 117(3): 871-915 (2002).

[9] "Intrinsic and Extrinsic Motivation," (avec R. Bénabou), Review of Economic Studies, 70: 489-520 (2003).

[10] "Incentives and Prosocial Behavior," (avec R. Bénabou), American Economic Review (2006).

 

Stéphanie Fraisse-D'Olimpio, Pascal Le Merrer pour SES-ENS.