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Colloque Genre & Jeunesses : Les déviances et délinquances juvéniles

Publié le 05/12/2016
Auteur(s) : Véronique Blanchard
David Niget
Jean-Sébastien Eideliman
Les 8èmes rencontres "Jeunes & sociétés en Europe et autour de la Méditerranée" se sont déroulées à Lyon en octobre 2016 autour du thème général "Genre et jeunesses". Cette page donne accès à la quatrième séance plénière consacrée aux déviances juvéniles et à leur contrôle social, dans une perspective à la fois historique et sociologique. Véronique Blanchard et David Niget s'intéressent au regard social posé sur la déviance juvénile féminine par la justice et la société du XIXe au XXIe siècle. L'intervention de Jean-Sébastien Eideliman concerne la manière dont sont traitées, dans la société actuelle, les déviances adolescentes selon le genre.

Quatrième séance plénière du colloque "Genre et jeunesses" avec Véronique Blanchard, historienne, David Niget, également historien, et le sociologue Jean-Sébastien Eideliman. Présentation par Arthur Vuattoux, sociologue, ATER à l'Université Paris 13 et chercheur à l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS).

Intervention de Véronique Blanchard et David Niget : Mauvaises filles, incorrigibles et rebelles

Intervention de Véronique Blanchard et David Niget

Véronique Blanchard est historienne et responsable du centre d'exposition historique "Enfants en justice XIXe-XXe siècles" à Savigny-sur-Orge (service de l'École nationale de protection judiciaire de la jeunesse-ENPJJ). Elle a soutenu en 2016 une thèse d'histoire contemporaine intitulée "«Mauvaises filles». Portraits de la déviance féminine juvénile (1945-1958)" à l'université de Poitiers. David Niget est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université d'Angers et chercheur au Centre de recherches historiques de l'Ouest (CERHIO). Ses travaux portent sur l'histoire de la jeunesse et en particulier sur la question des droits des enfants et de la justice des mineurs. Tous deux sont membres du comité de rédaction de la Revue d'histoire de l'enfance "irrégulière". Ils ont publié ensemble en 2016 Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles (ed. Textuel, Préface de Michelle Perrot).

Compte rendu de la communication

couverture du livre "Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles"Véronique Blanchard et David Niget ont présenté la démarche de leur ouvrage, Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles (2016), qui cherche à montrer, à travers le portrait d'une vingtaine de filles jugées immorales, des années 1840 aux années 2000, comment évoluent des représentations de la déviance féminine à travers le temps et comment s'exerce le contrôle social sur les filles depuis le XIXe siècle. Selon les deux historien-ne-s, les "mauvaises filles" sont une construction du regard social et de l'étiquetage. Elles sont également les "invisibles de l'histoire". En effet, si l'histoire de la délinquance est masculine et la déviance des hommes plutôt valorisée, celle des femmes est généralement pathologisée, stigmatisée, discréditée. Dans l'histoire, on a constamment nié la capacité du sujet féminin à se rebeller. Les portraits des "mauvaises filles" proposés dans le livre sont organisés à travers trois temps historiques depuis le XIXe siècle et six thématiques : les crimes et délits, la prostitution, l'errance, la folie, la rébellion, la maternité. L'intervention est centrée sur les figures dominantes des mauvaises filles dans chacun des trois moments historiques.

Les trois déviances féminines typiques de la première période, "le temps des filles perdues" (1840-1918), sont l'incorrigible, la vagabonde et la prostituée, en opposition avec l'archétype de la "bonne fille" au XIXe siècle, à savoir une "oie blanche", pure, innocente, réservée et obéissante. C'est une période durant laquelle les jeunes filles sont extrêmement contrôlées et soumises à de nombreux interdits et normes. Ces trois catégories de déviance, qui révèlent principalement des craintes relatives à la débauche et au défaut de contrôle du corps féminin, sont alors prises en charge par les instances judiciaires dans un cadre civil et/ou pénal. L'incorrigible est remise sur le droit chemin au moyen de la mesure de "correction paternelle" instaurée par le code civil de 1804, qui permettait aux pères de demander l'enfermement de leurs enfants mineurs dans des maisons de correction. Alors que la délinquance juvénile était majoritairement masculine, les deux tiers des enfants concernés par ce dispositif étaient des filles, que les familles souhaitaient "préserver" (en réalité il s'agissait plutôt de protéger leur réputation). Le délit de vagabondage, instauré par le code pénal de 1810, permettait de contrôler les mobilités des enfants et notamment des jeunes filles, qui, dans l'espace public, risquaient de tomber dans la prostitution. Les "vagabondes" étaient alors enfermées durant de longues années dans des institutions carcérales et monacales tenues par des congrégations religieuses, comme "le Bon Pasteur" qui accueillait des jeunes filles mineures en danger de délinquance ou (surtout) de prostitution pour les "rééduquer". Enfin, les mineures prostituées étaient considérées comme particulièrement dangereuses, car elles n'étaient pas systématiquement "encartées", c'est-à-dire enregistrées par la police, surveillées et soumises à des dépistages au dispensaire.

Après le siècle de l'enfermement massif des jeunes filles déviantes, le "temps des filles modernes" (1918-1965) est caractérisé par une certaine émancipation des femmes et des filles des classes populaires. Mais cette conquête de liberté contraste avec les normes qui restent très strictes et se renforcent avec l'arrivée de la psychologie dans la protection de la jeunesse. Les trois idéaux-types de la mauvaise fille à cette époque sont la voleuse, la rebelle et la folle. La délinquante inquiète la société seulement si elle a de mauvaises fréquentations. Par ailleurs, si les velléités d'émancipation des jeunes filles vont trop loin et qu'elles se rebellent contre leur famille, elles sont placées dans des institutions privées ou publiques. Les "écoles de préservation" pour les filles créées par l'Etat sont extrêmement sévères et carcérales, les jeunes filles y subissent de nombreuses maltraitances. Leurs mutineries seront interprétées comme des actes pathologiques ou relevant de la sorcellerie, mais jamais comme des actes de revendications. Ainsi, la rébellion et la violence féminines tendent à être associées à la folie, à la perversion, aux manifestations d'un corps malade, et la réponse à cette anormalité supposée sera encore l'enfermement, cette fois en hôpital psychiatrique.

Impulsé par la vague d'émancipation et d'individualisation exprimée en 1968, le "temps des filles rebelles" (1965-2000) est une période durant laquelle le regard sur les jeunes filles change radicalement. Les filles rebelles transgressent les normes en défendant leurs droits. Mais l'émancipation des femmes est paradoxale et leur liberté reste fragile relativement aux hommes. La hippie, l'avortée et la crapuleuse sont les trois représentations dominantes de la rébellion et de la déviance féminine durant cette période. La hippie, figure des mouvements  féministes et pacifistes, incarne la libération sexuelle et sociale. Pourtant, le rôle des femmes dans la contre-culture est fortement minimisé. Les filles hippies sont vite cataloguées comme des "paumées", des victimes de la drogue, des irresponsables manipulées par des gourous. Elles font alors souvent l'objet de mesures de privation de liberté et sont placées dans des foyers éducatifs au titre de la "protection de l'enfance". Par ailleurs, malgré les discours sur la liberté sexuelle, les contraintes pesant sur les jeunes filles, notamment en matière de contraception, restent fortes et l'étiquette de mauvaise fille les menace si elles ne prennent pas soin de se protéger lors des relations sexuelles. Enfin, les années 2000 voient l'émergence du phénomène des "crapuleuses" (Stéphanie Rubi), avec une montée, ou du moins une plus grande visibilité statistique et médiatique, de la délinquance féminine. Ces jeunes filles suscitent une forme de "panique morale" et sont perçues comme une "nouvelle" menace du fait d'un déni d'antériorité ou d'histoire des déviances féminines.

Au final, malgré la rupture historique de 1968 et la conquête de droits pour les femmes, les déviances et rébellions féminines restent encore largement perçues comme des perturbations dans l'ordre genré, alors que, pour Véronique Blanchard et David Niget, les "mauvaises filles" ont contribué à faire évoluer les représentations de la jeunesse et "sont au contraire des figures de la modernité, de l'émancipation et de l'égalité".

Intervention de Jean-Sébastien Eideliman : Le genre des politiques de l'intime

Intervention de Jean-Sébastien Eideliman

Jean-Sébastien Eideliman est maître de conférences en sociologie à l'université de Lille 3, chercheur au CeRIES (Centre de Recherches "Individus, Épreuves, Sociétés") et au laboratoire pluridisciplinaire Cermes 3 (Centre de recherche "Médecine, sciences, santé, santé mentale, société"). Il travaille dans les domaines du handicap et de la santé mentale, des relations familiales, de l'enfance et de l'adolescence. Il a codirigé avec Didier Fassin l'ouvrage collectif Économies morales contemporaines (La Découverte, coll. "Recherches", 2012) et a publié avec un collectif d'auteurs Juger, réprimer, accompagner. Essai sur la morale de l'État (Seuil, 2013).

Compte rendu de la communication

L'intervention de Jean-Sébastien Eideliman porte sur la gestion des émotions dans une "Maison des adolescents" (MDA) et s'appuie sur une enquête ethnographique qu'il a réalisée avec Isabelle Coutant en banlieue parisienne. Les maisons des adolescents sont des structures apparues au début des années 2000. Elles ont vocation à être des lieux d'écoute et d'accompagnement pour les adolescents en difficulté et mal-être (et pour leurs familles), notamment avant une orientation vers l'hôpital psychiatrique. Leur approche est pluridisciplinaire, au carrefour de la psychiatrie et du travail socio-éducatif. Il s'agit d'institutions de soins mais aussi de contrôle social vers lesquelles sont dirigés certains adolescents posant problème à l'école. Elles accueillent deux grands profils d'adolescents différents, entre victimes et délinquants : des filles principalement, ayant fait des tentatives de suicide ou des crises d'angoisse ; des jeunes avec des troubles de comportement, présents à la demande de leur établissement scolaire, qui sont majoritairement des garçons. Les adolescents observés étaient pour la plupart issus de milieux populaires et de familles migrantes.

L'enquête a permis de mettre en lumière un autre clivage selon le genre qui a trait à l'adhésion des jeunes au dispositif et au final son efficacité pour traiter les déviances adolescentes. Le travail mené par les professionnels en direction des jeunes et de leurs familles dans les maisons des adolescents est un travail sur la parole, très inspiré de la psychanalyse, qui vise, au fil des consultations, d'une part, à faire exprimer les émotions et d'autre part, à déplacer le stigmate de l'adolescent vers les parents par le récit de l'histoire familiale. L'apaisement de la situation et le changement de regard des parents sur leur enfant aident ainsi à régler les problèmes familiaux et par la suite les problèmes dans les institutions, notamment à l'école. Or les garçons adhèrent beaucoup moins facilement que les filles à cette "pédagogie de la réflexivité". Cela peut se traduire par des réactions violentes de rejet et conduire à l'arrêt du suivi. En revanche, certaines adolescentes investissent fortement le dispositif à la fois sur le plan psychique et social, ce qui révèle un "travail de soi" [1] féminin au sein de l'institution. En effet, elles n'y trouvent pas seulement une écoute, mais des ressources utiles pour la poursuite d'études ou la réalisation d'un projet et susceptibles de favoriser leur ascension sociale : le maniement du langage, le contrôle de soi, la réflexivité, le sens relationnel, une plus grande familiarité avec un univers professionnel qui leur était étranger, etc.

Pour Jean-Sébastien Eideliman, ces résultats peuvent être mis en relation avec le phénomène plus général de découplage croissant entre les politiques de prévention et les politiques répressives dans le traitement des déviances juvéniles. Les politiques de l'écoute et de l'intime mises en œuvre dans le cadre des maisons des adolescents apparaissent plus en phase avec des dispositions davantage développées et assumées par les femmes, en particulier dans les classes moyennes et supérieures (écoute, capacité à parler de ses émotions, etc.). Les garçons des classes populaires, qui sont bien plus souvent dans une logique d'affrontement avec les familles et l'école et de dévalorisation de l'affect et de l'attention à soi, parviennent beaucoup moins à tirer profit de ce type de structure. Dès lors, leurs troubles et leurs déviances vont être plus fréquemment pris en charge par des politiques reposant sur des valeurs plus "masculines", axées sur la répression et le contrôle.

[1] Expression utilisée par Muriel Darmon à propos de l'anorexie.

Échange avec le public

Questions du public

 

Prise de vue et réalisation des vidéos par ENS Média – © 2016 ENS-Lyon

Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.

 

Les autres vidéos du colloque Genre & Jeunesses :

"Paniques morales" autour des sexualités juvéniles
Le genre et les rapports sociaux de sexe dans les jeunesses de milieux populaires
Révolutions et renouveaux féministes dans le monde arabe